Le processus narratif de Ceci n’est pas mon corps ressemble à celui de votre précédent roman Un fauve, qui racontait la dernière journée de Patrick Dewaere. Nous connaissons la fin en ouvrant les livres, ce qui devrait annuler tout suspense. Or, ce n’est pas le cas ! Dès les premières phrases, nous avons envie de connaître la suite. Qu’est-ce qui vous plaît dans ce procédé littéraire ?
Disons que c’est un procédé assez classique pour quelqu’un comme moi qui vient du théâtre. On trouve une situation dont on sait pertinemment comment elle se termine et on fait graviter autour de cette situation tout un tas de caractères qui tentent vainement de s’en extirper. Surtout, je crois que c’est la tentation de la fuite en avant qui me plaît. Mes personnages veulent échapper à leur enfance mais au lieu d’affronter les monstres, ils prennent des chemins de traverse et courent à la catastrophe. Pour Dewaere, un héros soumis au fatum, nous sommes dans une vraie déclinaison de la tragédie. Dans Ceci n’est pas mon corps, j’y vois plus un simulacre et la transformation sous nos yeux d’un citoyen a priori normal en assassin implacable.
Qu’est-ce qui a retenu votre attention chez ce criminel au point de vouloir en faire un personnage de roman?
C’est cela qui est fascinant. Il n’y a strictement aucune chance que ce coup puisse réussir et pourtant, il y parvient presque
Il a un côté grotesque qui m’a tout de suite fait penser au Tchitchikov des Âmes mortes, l’escroc du fameux roman de Gogol. Tout chez lui est outré et pourtant il fédère des complices autour de son projet. C’est cela qui est fascinant. Il n’y a strictement aucune chance que ce coup puisse réussir et pourtant, il y parvient presque. L’autre point qui m’a séduit, c’est l’élément déclencheur: la lecture d’Assurance sur la mort de James M. Cain, l’emprise mimétique, le jeu de miroirs, l’assureur qui lit l’histoire d’un assureur devenant meurtrier et qui, devant sa déconvenue, décide de faire mieux que lui. Enfin, la réalité du crime. Cette volonté de s’attaquer à un homme censé n’avoir plus d’identité sociale afin que celui-ci prenne sa place, à la fois métaphore d’une société déshumanisée et utilitariste, mais aussi fantasme de la dissolution totale pour mieux renaître. Mais ici, point de feu purificateur. C’est une grimace maléfique qui s’attaque à un pauvre homme.
Entre son partenaire dans le crime qui n’ose pas lui désobéir, sa femme et sa mère qui l’encouragent, nous découvrons une sacrée équipe de bras cassés. Cela s’est-il vraiment passé ainsi ?
Je me suis bien entendu documenté et j’ai suivi en grande partie la trame de l’affaire telle qu’elle a été exposée au procès de 1992. Mais tout comme dans Un Fauve, la documentation nourrit l’interprétation. Une des forces de la littérature, c’est de s’immiscer dans les interstices laissés libres par la vérité officielle et d’y apporter un éclairage particulier. Il n’y avait aucun intérêt à proposer un énième roman documentaire, surtout quand sur la toile on trouve dix excellents reportages sur le fait divers en question. Justement, il fallait tenter de saisir l’impensable : comment des gens insérés et gagnant correctement leur vie sont saisis par la passion criminelle.
Je pense que la victime et ses bourreaux avaient malheureusement rendez-vous sur cette petite route des Cévennes
Et puis, il y avait tout ce mystère entourant la personnalité de la victime qui est trop souvent éludée dans les travaux journalistiques. Elle méritait également un vrai traitement romanesque et d’être ramenée au premier plan. Sans ce pauvre marginal, fou de Georges Brassens, autrefois plus jeune bachelier de France, diplômé en droit et en civilisation anglaise, mais dont l’existence, à la suite d’un divorce difficile, a basculé dans la précarité, il n’y aurait pas d’affaire Dandonneau. Je pense que la victime et ses bourreaux avaient malheureusement rendez-vous sur cette petite route des Cévennes.
On dirait une tragédie bouffonne. Le mécanisme est enclenché, il n’y a rien à faire qu’à regarder. Ça rappelle la tirade sur la tragédie dans l’Antigone d’Anouilh…
Oui, tragédie bouffonne ou farce macabre avec des acteurs de seconde zone. Mais une fois qu’ils ont consenti au projet et qu’ils l’ont verbalisé, il n’y a plus aucune échappatoire, comme si leur cœur avait été irrémédiablement corrompu et qu’il fallait passer à l’acte coûte que coûte. Plus d’une fois, ils ont la possibilité de tout stopper, y compris le jour fatidique. Mais tout les ramène non pas à réaliser le crime mais à se réaliser par le crime.
Ce crime a été commis il n’y a pas si longtemps. Savez-vous si Yves Dandonneau est toujours vivant ?
Yves Dandonneau est bien vivant! Il est sorti de prison en 2001 après avoir été condamné à une peine de 20 ans de prison, ce qui, au regard des faits reprochés, est plutôt clément. On lui a accordé des circonstances atténuantes en raison d’un passé d’enfant battu et Éric Dupond-Moretti, partie civile à l’époque, représentant la dernière compagne de Joël Hipeau, notre marginal, a plaidé le pardon car telle aurait été sa volonté.
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Bref, si je ne l’ai pas contacté, il a eu soin de se rappeler à mon bon souvenir par le biais de mon éditeur. Je ne sais d’ailleurs pas comment je dois considérer ce petit rebondissement. Je ne peux pas en dire beaucoup plus, mais Yves Dandonneau nous a fait parvenir « sa vérité », ce qui est assez troublant, comme si ma créature avait pris chair et cognait maintenant à ma porte. Affaire à suivre…
Comment voyager avec un moribond ?
Le roman d’Enguerrand Guépy oscille entre la farce macabre et le polar, trouvant son équilibre dans le portrait psychologique d’un pauvre type qui rêve d’un pauvre crime pour s’offrir une vie paradisiaque. Ce meurtre sordide, qui défraya la chronique à la fin des années 1980, prend racine dans la lecture d’un livre par un assureur qui se prend dès lors à rêver de dépasser le héros du roman. Don Quichotte d’opérette, Yves Dandonneau, rebaptisé Dindonneau par Enguerrand Guépy, ce qui lui sied à merveille, ne se rêve pas en preux chevalier mais en arnaqueur d’assurance. Pathétique mais si véridique ! La lecture pousserait-elle au crime ? Les âmes grises, sans doute. Le problème surgit dans sa cervelle au moment où il commence à concrétiser son affaire : il va lui falloir un vrai macchabée ! Secondé par un Sancho Pança de pacotille, notre Dindonneau se met en chasse d’un corps. Ce n’est pas compliqué, après tout, il suffit de tuer un clodo qui n’a plus d’existence et le faire passer pour soi. Du fantasme au réel, il faudra néanmoins une mère et une femme pour aider l’assassin à passer à l’acte. Mais au bout de la route, les gros sous! Il suffit d’apprendre à voyager avec un presque mort.






