Quelles leçons peut-on tirer de la présidentielle américaine ?
Nous sommes au commencement d’une révolution. Tout d’abord, l’Europe doit prendre la mesure du triomphe de Donald Trump et du populisme national, aujourd’hui augmenté par le futurisme technologique d’Elon Musk. Cette fusion peut se substituer non seulement au binaire droite-gauche mais aussi au binaire progressiste-populiste, tant la victoire des populistes sur les progressistes a été écrasante. Le retour de Trump préfigure à la fois la domination du nationalisme économique et d’une ploutocratie de la haute finance et de la technologie symbolisée par les liens de pouvoir entre Washington, Wall Street et la Silicon Valley.
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Ensuite, les Européens doivent reconnaître l’échec électoral de la politique progressiste de gauche comme de droite qui a dominé depuis quatre décennies – la convergence d’un libéralisme culturel de gauche avec un libéralisme économique de droite qui en France est associée avec la période allant de Jospin et Chirac via Sarkozy et Hollande jusqu’à Macron. Malgré leurs différences, ils incarnent chacun à leur manière une politique en faveur de la désindustrialisation, de la mondialisation, du libre-échange au sein de l’Union européenne et avec la Chine, de l’immigration et des interventions militaires de l’OTAN. Ces positions sont progressistes car elles reposent sur la promesse de progrès liée à la philosophie rationaliste des Lumières. Or le monde occidental se caractérise de plus en plus par le protectionnisme, la tentative de réindustrialisation et le rejet de l’immigration de masse et des guerres interminables. Une majorité du peuple préfère la stabilité au changement constant, la sécurité économique et culturelle à la tyrannie du choix individuel et un sens d’appartenance à une mobilité sans limite.
Quel rôle le facteur religieux a-t-il joué ?
Trump s’est servi du mythe fondateur des États-Unis en faisant appel à l’exceptionnalisme pour se poser en homme providentiel. Dans son discours d’investiture, la phrase la plus mémorable fut sans doute celle-ci : « Dieu m’a sauvé pour rendre sa grandeur à l’Amérique. » Si cela paraît normal outre-Atlantique, c’est parce que le discours messianique résonne bien au-delà des milieux évangéliques conservateurs. Face à l’insécurité économique et culturelle sur le plan national, et face au chaos sur le plan international, les Américains ont voté pour un leader qui leur promet de restaurer une Amérique grande – « Make America Great Again ». Outre la perception d’un déclin, l’autre facteur majeur a été le rejet massif des folies wokistes qui nient la biologie et l’histoire au profit d’une idéologie qui ne sert que les intérêts de la classe dirigeante. Le wokisme fonctionne comme une religion séculière, avec ses dogmes et sa caste cléricale. Il produit un monde sans pardon ni réconciliation.
Quoi qu’on en pense, Trump prétend être le garant de la pacification nationale. Son génie politique tient à sa capacité de mobiliser la base des Républicains qui est majoritairement protestante tout en élargissant sa coalition électorale pour inclure bon nombre de catholiques et juifs qui autrefois votaient pour le Parti démocrate, mais aussi les jeunes – surtout les hommes – qui sont moins religieux. L’ambivalence du personnage – chrétien et païen, politicien et PDG, juge et mafieux – le rend encore plus populaire que les pures idéologues ou technocrates.
Comment Trump a-t-il réussi à fédérer sa base électorale avec une telle intensité ? À l’inverse, quelles sont les raisons du revers du Parti démocrate ?
La coalition de Trump est très large : elle est multi-ethnique, réunit différentes classes sociales et dépasse les vieux clivages. Ce qui explique cette recomposition est le personnage Trump et son positionnement politique. Contre le wokisme : dans ce même discours, il affirme qu’« il n’y a que deux sexes : masculin et féminin ». Contre le déclin industriel et pour une économie nationale forte. Contre une politique d’immigration incontrôlée. Et contre les guerres interminables qui pourraient nous entraîner dans un conflit mondial.
« Le choix électoral fut entre l’oligarchie technocrate de gauche et une ploutocratie populiste de droite »
Ce sont les quatre raisons pour lesquelles Kamala Harris a perdu. Or trois mois après le scrutin, le Parti démocrate n’a même pas commencé à prendre la mesure de sa défaite. Les Démocrates ont subi un revers historique sur tous les plans – le vote des classes populaires blanches, celui des Afro-Américains et des Hispaniques. Ils ont perdu dans les métropoles comme dans petites villes, parmi les jeunes et les immigrés. Autrefois parti du peuple face aux élites, les Démocrates incarnent désormais l’establishment responsable du chaos. Certes, Trump est entouré de milliardaires de la grande technologie, mais l’ancien président Biden et la candidate Harris ont joui d’un soutien tout aussi important de la Silicon Valley et de Wall Street. En un mois, Harris a amassé trois milliards de dollars en contributions pour sa campagne, trois fois de plus que Trump. Le choix électoral fut entre l’oligarchie technocrate de gauche et une ploutocratie populiste de droite.
Peu nombreux étaient les analystes qui avaient vu venir la victoire de Trump. Que cela nous dit-il des élites américaines ?
L’élection de Trump est historique même selon les normes de l’histoire américaine. Quatre ans après sa défaite, sa victoire confirme que le premier mandat, loin d’être une aberration, inaugurait une nouvelle ère. Or les élites sont à ce point déconnectées culturellement et politiquement du peuple qu’elles pensaient impossible le retour de Trump.
L’un des premiers intellectuels à anticiper la vague populiste qui déferle sur les États-Unis fut le penseur Christopher Lasch. Dans son ouvrage La Révolte des élites (1995), il remettait en question le consensus à gauche autour du dogme du progrès et de la culture de l’individualisme promus par une « nouvelle classe » de gestionnaires qui s’intéressent plus à leur propre statut qu’à la justice économique ou au pluralisme politique – consensus fondé sur un profond mépris pour les gens ordinaires. Lasch le dit bien : « L’isolement croissant des élites signifie, entre autres, que les idéologies politiques perdent le contact avec les préoccupations des citoyens ordinaires. » En conséquence, la nouvelle classe a un sens ténu de ses obligations et a « conservé de nombreux vices de l’aristocratie sans en avoir les vertus ». Elle manque de ce sens de « l’obligation réciproque qui devrait exister entre les quelques privilégiés et la multitude ». Ceci résume parfaitement les élites américaines. Encore faut-il que Trump renverse la courbe et s’attaque aux privilèges de la ploutocratie représentée par Musk. Rien n’est moins sûr.
En tant que postlibéral, que pensez-vous du vice-président J.D. Vance, qui se réclame de ce courant de pensée ?
Le nouveau vice-président J.D. Vance est sans doute le personnage politique le plus complexe et le plus intéressant de la nouvelle administration. Issu d’une famille ouvrière, il a grandi dans un milieu ravagé par la violence conjugale, les addictions, l’alcoolisme, la désindustrialisation et l’abandon par les élites [Voir L’Incorrect n° 79, ndlr]. Bien qu’il ait eu un grand succès professionnel suite à ses études à la prestigieuse université de Yale, cette expérience personnelle, tout comme sa conversion au catholicisme et son engagement intellectuel, font de lui un homme en phase avec l’électorat de Trump.
« Contrairement à la majorité des Républicains, J.D. Vance est conservateur, pas libertaire. Et contrairement à la majorité des Démocrates, il est solidariste, pas étatiste »
Contrairement à la majorité des Républicains, Vance est conservateur, pas libertaire. Et contrairement à la majorité des Démocrates, il est solidariste, pas étatiste. Sa vision d’un conservatisme solidariste conjugue le rejet d’un capitalisme sauvage avec la défense de la dignité du travail et des syndicats comme partenaires sociaux indispensables. Dans un passé récent, il a condamné l’exploitation des ouvriers par les multinationales, et soutenu les syndicats pour négocier une hausse des bas salaires. Sa conception postlibérale l’a également amené à dénoncer les autres vaches sacrées des progressistes de droite et de gauche, comme le libre mouvement des personnes lié à l’immigration de masse, la mondialisation effrénée, le libre-échange et les guerres interminables – politiques dont les premières victimes ont été les classes populaires. C’est le réalignement de ces classes populaires au profit des Républicains qui a propulsé Trump et son colistier au pouvoir.
Mais Vance est ultra-minoritaire dans l’administration et semble avoir peu d’alliés influents. Comment alors faire peser sa voix ? Et comment contrer le très puissant courant libertaire qui est susceptible de dominer la deuxième présidence Trump ?
Le trumpisme semble construit sur une ambivalence : l’électorat populaire et la fibre sociale de Vance d’un côté ; le grand capital emmené par Elon Musk et les velléités dérégulatrices de l’autre. Que cela vous inspire-t-il ?
La fusion du populisme national avec le futurisme technologique est à la fois le génie du phénomène Trump et son talon d’Achille. Les PDG des GAFAM et de la haute finance ont bien rendu hommage au Président lors de la cérémonie d’investiture, comme autrefois les barons vis-à-vis du roi. Aujourd’hui, c’est le roi Donald qui règne sur eux et qui contrôle leurs fortunes, quand bien même il dépend aussi de leur investissement dans l’économie et de leur loyauté. Et n’oublions pas les tensions déjà évidentes sur des sujets clés comme le protectionnisme et le commerce avec le Chine (dont dépendent énormément les entreprises de Musk), la fermeture des frontières et le besoin de main-d’œuvre immigrée (au profit des barons capitalistes), la régulation des grandes boîtes et le capitalisme débridé.
« L’alternance droite-gauche depuis quarante ans en France n’a été qu’un choix entre deux formes de progressisme »
Aux contradictions entre le populisme national et le futurisme technologique s’ajoute une autre ambivalence fondamentale, celle de savoir si les populistes sont libertaires ou conservateurs. Les libertaires veulent lancer une croisade contre le wokisme pour entériner le primat de l’individu et un culte de héros qui est plus païen que chrétien, alors que les conservateurs s’engagent pour rebâtir la société autour des solidarités naturelles comme la famille, le travail, les communautés locales, la foi, la nature et la patrie. Aussi la deuxième présidence préfigure-t-elle l’affrontement à venir entre des formes rivales de populisme économique et culturel.
Un populisme à la Trump est-il possible en Europe ?
Non, parce que nos cultures politiques et structures économiques sont trop différentes. Mais l’effet Trump, ainsi que l’impact de la crise économique et de l’immigration de masse, renforcent le soutien populaire pour les populistes de gauche comme de droite plus ou moins extrêmes. Mais soyons clairs : l’extrémisme ne se limite pas aux soi-disant extrêmes populistes. Le bloc centriste en France fait preuve de « fanatisme » (Pierre Manent) parce qu’il se considère comme le seul détenteur de la vérité. Et au prétexte de calmer les passions et de faire prévaloir les solutions raisonnables, l’« extrême centre » (Alain-Gérard Slama) tente de monopoliser le pouvoir politique au détriment de la compétition démocratique. L’alternance droite-gauche depuis quarante ans n’a été qu’un choix entre deux formes de progressisme. D’où la rage populaire qui s’exprime périodiquement, comme au moment des Gilets jaunes.
Quelles seront les répercussions du scrutin américain sur les futures échéances européennes ?
Sur le court terme, il y aura une forte poussée d’un populisme de droite, en Allemagne, en France et dans d’autres pays. Ainsi, le chancelier social-démocrate Olaf Scholz va perdre les élections anticipées du 23 février prochain, et le parti populiste AfD devrait sortir vainqueur du scrutin, même si les conservateurs de la CDU/CSU finissent par former un gouvernement de « grande coalition » avec le SPD. L’autre vainqueur devrait être le parti populiste nommé « l’Alliance Sahra Wagenknecht » qui s’oppose à l’immigration de masse. Contrairement à l’AfD, Wagenknecht défend une conception de la politique au-delà de la technocratie élitiste et du pur populisme anti-élite, en faveur d’une réconciliation des intérêts entre classes, entre cultures et entre nations, fondée sur une économie solidaire.
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Sur le moyen terme, l’Europe va devoir faire face à un mouvement de décomposition et de recomposition de la politique. Face au désordre politique, économique, social et écologique, il y a urgence à construire une grande alliance, en France et en Europe, au-delà des différences idéologiques, autour de tous ceux qui s’engagent pour une vision personnaliste et veulent rebâtir une société solide, faite de liens et de partage, une économie juste, fondée sur la réciprocité, et une politique nourrie de principes tels que la fraternité pour mieux équilibrer la liberté et l’égalité. Il ne s’agit pas d’un nouvel hypercentre mais bien plutôt d’une vision radicale et réaliste qui s’oppose aux forces du capitalisme déchaîné, à la pure puissance technologique et à l’étatisme, pour promouvoir à nouveau la dignité de la personne et du travail humain.





