Skip to content

J.D. Vance : moi, vice-président

Par

Publié le

14 octobre 2024

Partage

Petit garçon des classes ouvrières devenu colistier de Donald Trump, J. D. Vance présente un profil politique détonnant et pourrait incarner, en cas de victoire comme de défaite, le futur de la droite américaine. Alors, source d’inspiration ou mauvais mirage ?
© Facebook
© Facebook

L’été 2024 de Donald Trump peut être résumé en un maître-mot : l’énergie. On se souvient de cette photo ahurissante de l’ancien président américain, le visage en sang, brandissant le poing après avoir miraculeusement réchappé à une tentative d’assassinat. Par ce geste, l’homme faisait savoir l’énergie vitale qui l’anime encore – tranchant avec le sénile Joe Biden au point que celui-là serait bientôt débarqué par la nomenklatura démocrate pour la sémillante Kamala Harris. C’était le 13 juillet.

Deux jours plus tard, dès l’ouverture de la Convention républicaine qui allait désigner le candidat du Grand Old Party à la présidentielle, Trump annonçait l’identité de son colistier, futur vice-président en cas d’élection : il s’agit de James David Vance, 39 ans et sénateur de l’Ohio depuis 2023. Cette fois, après l’animal, c’est l’énergie politique qu’il veut ressusciter : celle des forces populaires qui l’ont jadis porté à la Maison-Blanche, et qui seront plus cruciales que jamais en novembre prochain, notamment dans les swing states de la Rust Belt (Michigan, Pennsylvanie et Wisconsin) que le milliardaire avait conquis en 2016 mais perdus en 2020.

Bienvenue chez les Hillbillies

C’est que dans le débat public américain, J. D. Vance est devenu par la force des choses la voix de l’Amérique du Midwest, dévastée par la désindustrialisation et abandonnée par ses élites, depuis la publication de son autobiographie Hillbilly Élégie (2016), adaptée au cinéma par Ron Howard. Dans cet ouvrage très personnel, honnête sans être alarmiste ou moralisateur – car Vance aime ses pauvres –, il retrace son enfance assez chaotique dans la classe ouvrière désœuvrée du Kentucky, d’où sa famille est originaire, et de l’Ohio, là où sa famille a émigré comme beaucoup pour trouver du travail. Les Hillbillies, ce sont les « péquenauds » ou les « ploucs » originaires des Appalaches, souvent issus de l’immigration irlando-écossaise. Il y est affaire de famille, d’honneur, de violence, d’alcoolisme, de drogue, de malbouffe, de femmes et enfants abandonnés. « Là où les Américains voient des Hillbillies, des rednecks ou des white trash, je vois mes voisins, mes amis, ma famille. » La misère sociale, il l’a donc vécue dans sa chair : abandonné tout jeune par son père, il fut sauvé par des grands-parents un peu détraqués mais aimants (Mamaw et Papaw), alors que sa mère (qu’il aurait « préféré ne pas connaître » : outre qu’elle versait du Pepsi dans son biberon, elle a un jour tenté de le tuer dans un accident de voiture volontaire), gavée aux médicaments et à la drogue, enchaînait une dizaine d’hommes et entraînait son fils dans des changements incessants de patronymes ou de logements. Sans être écrit pour cela, ce livre est la seule réponse à faire à ceux qui voient partout du racisme systémique : des blancs sont aussi pauvres, très pauvres.

Lire aussi : Présidentielle américaine : faire du neuf avec du vieux

Justement, au-delà du cas personnel, l’ouvrage constitue une riche fresque socio-économique du devenir des classes populaires américaines, depuis l’âge d’or industriel de ses grands-parents à l’hécatombe des années 80, et un tableau remarquable de la pauvreté matérielle et spirituelle qui frappe l’Amérique intérieure passée à Trump. Car tel est le propos de Vance : le problème n’est pas seulement économique, mais aussi culturel, éducatif et moral. « Un monde de comportements parfaitement irrationnels » qui alimente sa « propre pauvreté », à cause de l’instabilité des foyers, d’arbitrages financiers délirants, d’addictions en tout genre, d’un rapport hypocrite au travail, d’une hygiène de vie souvent déplorable. Pendant ce temps, bouffies par leur mépris de classe et vendues au mondialisme, les élites, qu’elles soient démocrates ou républicaines, peuvent bien chanter le « rêve américain ».

Born again

J.D. Vance fait partie des rares rescapés sociaux, et est même devenu un modèle d’ascension sociale : un temps membre des Marines, il intègre la prestigieuse université de Yale, puis devient avocat et investisseur. Suite au succès du livre, de grandes décisions s’imposent toutefois. Il quitte la Silicon Valley pour rentrer dans l’Ohio natal et fonde l’association « Our Ohio Renewal », destinée à aider les enfants désavantagés en luttant notamment contre la drogue – mais l’activité de l’organisation aurait été quasi nulle. À l’époque, Vance est critique du phénomène Trump, qu’il dit aimer et détester : « Après tant d’années où les républicains ont refusé d’évoquer même les fermetures d’usines, le message de Trump est une oasis dans le désert. Mais, évidemment, il passe trop de temps à s’adresser aux peurs des gens et il offre zéro contenu sur la façon d’améliorer leur vie. » Craignant sa vulgarité, son tribalisme et sa xénophobie (lui est marié à une femme d’origine indienne et a des enfants métis), il le qualifie ailleurs de « raciste », de « démagogue », d’« être humain moralement condamnable », et déclare envisager de « se pincer le nez et voter pour Hillary Clinton ». Il est plus virulent encore en privé, le qualifiant par SMS de « trou du cul cynique comme Nixon » ou d’« Hitler de l’Amérique ».

Une double conversion va changer sa vie. D’abord la plus sincère et fondamentale, celle au catholicisme en 2019, dont il a témoigné dans une longue tribune pour le magazine catholique The Lamp. Élevé dans un protestantisme conservateur, passé par l’athéisme et le libertarianisme par « désir d’acceptation sociale parmi les élites américaines », il se convertit chemin faisant grâce à la lecture de René Girard (« Sa théorie du bouc émissaire, et ce qu’elle révèle du christianisme, m’a fait reconsidérer ma foi ») et surtout de saint Augustin, qui lui fait redécouvrir le sens des vertus (que Vance oppose à l’individualisme du discours méritocratique) et l’intelligence du catholicisme. « Augustin m’a donné une manière très intellectuelle de comprendre la foi chrétienne. J’ai traversé une phase athée en colère. Ayant passé une grande partie de ma vie à croire qu’il fallait être stupide pour être chrétien, Augustin a démontré de manière émouvante que ce n’est pas vrai », analyse-t-il dans un entretien pour The American Conservative.

J.D. Vance est la version sophistiquée et intellectuelle de la geste trumpienne de 2016 (en son sens anti-oligarchies économiques), et il incarne en cela une profonde rupture avec la ligne traditionnelle du Parti républicain

Vient ensuite la conversion politique, plus opportuniste sans nul doute : il se rallie à Donald Trump dès son entrée dans l’arène publique en 2021, moment où il se lance à la conquête d’un siège sénatorial dans l’Ohio. Une campagne couronnée de succès en 2023, et majoritairement financée par le milliardaire et co-fondateur de ce qui deviendra Paypal, Peter Thiel – autre visage, avec Elon Musk, de cette moitié « anti-progressiste » de la Silicon Valley qui s’est mise au service de Trump (dont le mouvement, assez effrayant, des « Lumières sombres » dit NRx). Une conversion sur le fond – Vance dira avoir été trompé par les médias progressistes sur la réalité du trumpisme – mais aussi sur la forme. « Il a mené une campagne à la Trump et un compte Twitter à la Trump qui détonnait avec la personnalité réfléchie familière à ceux qui le connaissent. Mais sur ce point, il était loin d’être le seul », juge le journaliste Sohrab Ahmari. Hélas, on retrouve ce mauvais trumpisme depuis son entrée dans la présidentielle en tant que colistier, avec des phrases un peu ridicules (« J’ai bu un soda hier, un autre aujourd’hui, je suis sûr qu’ils me traiteront de raciste ») ou le relai de fausses rumeurs prétendant que les immigrés haïtiens de Springfield y mangeraient les chats, chiens et autres animaux de compagnie. Que voulez-vous, c’est l’Amérique.

Vers un ordre postlibéral

Mais J.D. Vance n’est pas pour autant soluble dans le trumpisme. Disons qu’il est la version sophistiquée et intellectuelle de la geste trumpienne de 2016 (en son sens anti-oligarchies économiques), et qu’il incarne en cela une profonde rupture avec la ligne traditionnelle du Parti républicain. Rupture d’avec le « fusionisme » en politique intérieure, doctrine fondée par la National Review de William Buckley dans les années 1950, qui promeut de concert le conservatisme social et le libertarisme économique. Rupture d’avec le « néo-conservatisme » en politique étrangère, au profit d’une ligne plus isolationniste dite « jacksonienne » (le concept est de l’essayiste Fareed Zakaria) : les États-Unis n’auraient pas de mission particulière dans le monde, et devraient se recentrer sur la sécurité et la prospérité de leur peuple. Les médias français ont beaucoup insisté sur ce dernier point, le colistier voulant réduire l’aide à l’Ukraine et ayant récemment esquissé les grandes lignes d’un plan pour mettre fin à cette guerre « en 24h ».

Mais c’est sur les positions économiques et sociales que Vance est le plus révolutionnaire du point de vue de la droite américaine classique, notamment par l’influence du catholicisme sur sa pensée et son action politiques. « Mes opinions sur les politiques publiques et sur ce à quoi devrait ressembler un État optimal correspondent assez bien à l’enseignement social de l’Église catholique. C’est l’une des choses qui m’ont attiré vers elle. » Outre son amitié avec Rod Dreher (auteur du fameux Pari bénédictin) et son admiration pour le Premier ministre hongrois Viktor Orbán, il s’est rapproché d’un collectif d’intellectuels catholiques, les « postlibéraux » (dont nous vous parlions dans notre numéro d’été 2022), au point de participer à plusieurs de leurs conférences. Ce collectif est composé d’intellectuels de renom, qui forment en quelque sorte la matière grise avant-gardiste de la droite étasunienne : le politiste Patrick Deneen (Université de Notre-Dame, auteur du best-seller Pourquoi le libéralisme a échoué), le juriste Adrian Vermeule (Université d’Harvard, promoteur du « constitutionalisme du bien commun ») ou encore le journaliste Sohrab Ahmari (spécialiste des questions économiques et auteur de Tyrannie and co : les grandes entreprises contre la liberté).

Attaquant en règle l’ordre politique libéral, fondé anthropologiquement sur l’autonomie du sujet et politiquement sur la neutralité axiologique de l’État, ceux-ci travaillent à l’avènement d’un « nouveau régime » – c’est le titre du dernier livre de Deneen – fondé sur la défense du bien commun et la promotion des vertus classiques. Le politique aurait pour tâche de défendre un ordre idéologiquement et moralement situé, défendant par les armes légales un Bien d’essence chrétienne, communautaire et conservatrice. Sans surprise, J. D. Vance est donc en pointe sur tous les sujets sociétaux, avec des convictions plus étayées que ne sont celles d’un Trump : défense de la famille traditionnelle, lutte contre l’avortement et le mouvement LGBT, limitation drastique de l’immigration, etc.

Conservatisme rouge

Plus original, en matière économique, il n’hésite pas à revendiquer l’intervention de l’État pour juguler la prédation des acteurs du marché et défendre les travailleurs. « Vance ressemble souvent à Elizabeth Warren, la sénatrice démocrate du Massachusetts, lorsqu’il parle de politique économique, en mettant l’accent sur les causes structurelles de la pauvreté et en plaidant pour un salaire minimum plus élevé », juge Damon Linker dans The Atlantic. Pour le qualifier, le philosophe Adrian Pabst, proche de Radical Orthodoxy, parle dans Le Figaro « d’une “droite de gauche” qui conjugue une critique du capitalisme sauvage avec la défense de la dignité du travail, deux sujets sur lesquels les Républicains sont muets depuis Ronald Reagan, tout comme la grande majorité de la droite européenne ».

© Facebook

C’est en tout cas ce que semble indiquer son court bilan de sénateur. Après le déraillement d’un train dans l’Ohio qui a révélé les dangers liés à la sous-réglementation de l’industrie ferroviaire, Vance a signé une lettre avec le sénateur Marco Rubio pour dénoncer le modèle néolibéral de l’« hyper-efficacité », et a proposé une réforme aux côtés du sénateur démocrate Sherrod Brown – projet retoqué par ses amis républicains. Suite à l’effondrement de la « Silicon Valley Bank », Vance s’est associé à la progressiste Warren pour élaborer un projet de loi visant à récupérer les rémunérations des dirigeants de banques renflouées par les contribuables. Concernant la législation du travail, il s’est déclaré en faveur de négociations sectorielles comme en Europe (plutôt qu’entreprise par entreprise comme c’est le cas depuis le New Deal), et s’est même joint à un piquet de grève tenu par des ouvriers de l’automobile dans l’Ohio. S’il s’oppose pour l’heure au Pro Act, qui faciliterait l’organisation et la défense des ouvriers, il se dit favorable à un rapprochement de son parti avec les syndicats. Pourfendeur du libre-échange et de la dérégulation, il s’est récemment démarqué en annonçant vouloir démanteler Google parce qu’« entreprise trop grande et trop puissante » – argument et législation que n’aurait pas boudés l’administration démocrate d’un Franklin Roosevelt, de lois anti-trust. YouTube et Facebook seraient aussi dans son viseur.

Ultime revirement ?

Alors, la patrie du néolibéralisme serait-elle en train revirer ? Contrairement à ce que l’on pourrait croire vu d’Europe, le premier mandat de Trump a considérablement fait évoluer le rapport des élites américaines à la mondialisation. « En 2016, l’opposition de Trump à la mondialisation néolibérale et au libre-échange a choqué le centre du pays. Huit ans plus tard, sa critique de la mondialisation a atteint le statut de sagesse conventionnelle au sein de l’establishment », analyse Ahmari dans une tribune pour The New Statesman. L’administration Biden a partiellement poursuivi cette politique, en élargissant par exemple les droits de douane imposés sur les produits chinois, ou en concluant avec succès une procédure contre Google lancée sous Trump. « Le bidenisme […] représentait à bien des égards la continuité du trumpisme. »

Toute la question est de savoir si les promesses ouvriéristes du ticket Trump/Vance seront tenues une fois aux manettes – s’ils y arrivent –, alors que le premier mandat fut à bien des égards décevant : l’administration Trump n’a pas su décliner politiquement ses attaques contre l’oligarchie économique qui avaient séduit l’électorat populaire. Jadis seul contre tout le monde, l’équation est rendue plus difficile par la dépendance de cette campagne à l’égard de quelques gros soutiens et donateurs. Pour l’heure, Ahmari est plutôt sceptique et croit voir, contrairement à ce que le profil de Vance laissait entendre, un retour du Parti républicain à une rhétorique plus traditionnelle, moins populiste et plus libérale – en attaquant non sans ridicule Kamala Harris pour un supposé « communisme ».

« Après avoir effrayé l’establishment sur le coût du néolibéralisme et obtenu des concessions, les partisans de Trump ont désormais du mal à formuler un programme de gouvernement. D’où le retour aux appels classiques à la déréglementation et la tentative de présenter la campagne démocrate comme étant marxiste », conclut Ahmari. Alors, simple stratégie de campagne pour accommoder les uns et les autres, ou ultime mue de l’insaisissable Trump ? C’est en tout cas ce sur quoi sera jugée la crédibilité de J.D. Vance – et qui décidera de l’avenir du Parti républicain, et peut-être même des droites occidentales.

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest