À LIRE : CHRONIQUES ÉVEILLÉES
ABOMINATIONS, LIONEL SHRIVER, Belfond, 340 p., 22,90 €
Excellente romancière (Il faut qu’on parle de Kevin, etc.), Lionel Shriver est aussi une chroniqueuse hors-pair, très active dans la presse anglaise. Elle guerroie depuis les années 2010 contre le wokisme et les dangers qu’il incarne pour la liberté de création, la liberté de penser, la liberté tout court. Abominations est une sélection de ses articles parus notamment dans le Spectator ; certains ont provoqué des remous, comme son papier sur l’immigration extra-européenne en Grande-Bretagne qui, en 2021, a déclenché une tornade de réactions scandalisées. Elle a l’habitude : en 2016, elle faisait blêmir le milieu littéraire anglo-saxon au festival de Brisbane, en critiquant la notion d’appropriation culturelle et l’interdiction faite aux écrivains d’écrire sur des gens qui ne leur ressemblent pas. « Élevée dans un foyer aux idées larges et démocrate depuis toujours, je suis consternée par la liste toujours plus longue de ce qu’on peut ou ne peut pas faire ou dire établie par des militants de gauche. »
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Il faut lire ses critiques du jargon de gauche, de la « micro-agression » à l’identité « cisgenre » : c’est toujours drôle, avec un sens de la formule impayable. Plus étonnant, elle assume crânement ses inclinations libertariennes, longtemps avant que Milei et Musk aient redonné son sex-appeal au libertarisme. Socialement progressiste mais jalouse de son indépendance, horrifiée par les accrocs aux principes des sociétés occidentales – la liberté, l’égalité en droit –, c’est en fait une libérale à l’ancienne, dont les idées seraient passées pour évidentes voici peu, mais la situent de nos jours « à la frange extrême de la fenêtre d’Overton ». Sa critique à la Lasch des élites achèvera de la rendre sympathique à quiconque ne l’aime pas déjà : « Ceux qu’on appelle aujourd’hui les élites sont par définition des gens qui ont l’habitude de n’en faire qu’à leur tête. Ce sont aussi des gens qui ne font aucune distinction entre en faire à sa tête et atteindre un but noble. » Jérôme Malbert

À FUIR : LA CARPE ET LE BATRACIEN
LA QUESTION SARTRE, ALAIN BADIOU et Pascale fautrier, PUF, 336 p., 19 €
Badiou qui parle de Sartre, c’est d’abord Badiou qui parle de Badiou, semble nous dire Badiou le Vénérable dès les premières livres de son livre Badiou-Sartre. Pourquoi Sartre ? Parce que Badiou, serait-il tenté d’expliquer. Badiou qui reconnaît tout de même que c’est grâce au follicule de Sartre Esquisse d’une théorie des émotions qu’il a emprunté la voie royale de la philosophie pour devenir un penseur « mondialement connu ». Ainsi, Badiou, grand Commandeur de la pensée autorisée, célèbre chez Sartre une conscience politique subornée aux marottes du moment – et son grand moment, ce sont ces années 60 sur lesquelles flottera pour toujours le drapeau de l’existentialisme, cette boursouflure de la pensée moderne artificiellement alimentée par le communisme – soit « la fusion parfaite de la théorie existentielle de la conscience et de la considération marxiste des possibles sujets révolutionnaires » s’extasie Badiou, comme si l’échec de l’Occident post-moderne n’avait jamais battu en brèche, et dans la douleur, cette redoutable double engeance.
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Calfeutré dans son logiciel valétudinaire, le philosophe examine des concepts aussi éculés que « l’engagement » chez Sartre, bégaye ses aphorismes de vieille carpe maoïste, reprend à son compte les élucubrations sapiophiles du batracien de Saint-Germain-des-Prés, le tout donnant cette image terrible d’un vieillard qui s’auto-congratule tout en ruminant lentement la pensée d’un autre, avant de la baver par humectations diverses, soigneusement remuées dans la pituite de sa gorge émondée par l’orgueil. Il faut dire qu’il est toujours le maître quand il s’agit d’utiliser un sabir technico-universitaire parsemé de tautologies fatales pour asséner de minuscules et contestables vérités : « S’engager dans l’engagement, c’est soutenir cette passion dans son inutilité même ; c’est ne pas faire de l’inutilité de cette passion une objection éthique. Si la liberté est une passion inutile, c’est en tant que passion inutile qu’elle doit se revendiquer elle-même parce que l’inutilité finalement n’est jamais qu’un argument empirique ou pragmatique. » Dont acte : soyons libres de fuir le radotage éprouvant de Badiou. Marc Obregon

MIROIR DES EMPEREURS
LA MÉTHODE HABSBOURG, ÉDOUARD DE HABSBOURG-LORRAINE, Salvator, 240 p., 17,90 €
Au Moyen Âge, la littérature politique prenait la forme du « miroir du prince », traité destiné aux chefs d’État qui compilait les principaux préceptes de bon gouvernement, avec une forte teinte morale. C’est peu ou prou ce que propose Édouard de Habsbourg, archiduc de ladite maison et diplomate, dans La Méthode Habsbourg, où il cherche à dégager les sept grands principes ayant fait le succès de sa famille à travers les âges. Il n’est pas question ici d’exposé académique, mais plutôt d’une libre déambulation dans les couloirs de l’histoire habsbourgeoise, non sans une certaine nostalgie, et dont la subjectivité assumée n’empêche pas l’auteur de juger avec la sévérité nécessaire certains de ses aïeux. Appuyé sur des exemples historiques, il y est question de sens de la famille, de foi chrétienne, de subsidiarité, de sens de la justice ou de courage au combat – et c’est en creux l’antique idéal du prince chrétien qui se dessine, idéal de juste gouvernement autant que de vie bonne. Car l’auteur le dit bien : le véritable pouvoir des monarchies, c’est l’exemple. Ce que le romantique Novalis professait déjà dans Foi et Amour il y a deux siècles : « Le roi et la reine ont le pouvoir et le devoir d’être le principe du sentiment public. » Rémi Carlu

RENAN RETROUVÉ
ERNEST RENAN, LE GÉANT OUBLIÉ, JEAN-MICHEL DJIAN, Le Cherche midi, 206 p., 17,95 €
D’Ernest Renan, tous les candidats aux concours connaissent une ou deux formules canoniques – le « plébiscite de tous les jours » –, et parfois la blague de Thibaudet qui soulignait sa proximité avec Taine (« On dit Taine et Renan comme on dit Tarn-et-Garonne »). Mais ensuite ? Qui peut encore citer ne serait-ce qu’un titre parmi sa quarantaine de livres, à part la Vie de Jésus ou la Réforme intellectuelle et morale ? Aussi bien l’ancien séminariste breton fut un géant dans son époque, aussi bien il est oublié dans la nôtre ; de là le sous-titre, « le géant oublié », de ce portrait signé Jean-Michel Djian, livre court, utile et commode, qui fera office d’introduction à côté de la savante biographie de Jean Balcou. On y retraverse l’œuvre, variée – philologie, philosophie, religion, histoire –, sa diversité même expliquant peut-être son effacement dès le début du siècle suivant, vu qu’il n’entre plus dans les cases qui compartimentent désormais l’Université et la recherche. À moins que ce soient ses contradictions, ou sa répugnance élitiste à l’égard des masses, peu assimilable par le logiciel républicain pour lequel il fit tant par ailleurs. Dommage que l’auteur se regarde un peu écrire, son goût de tourner des belles phrases l’emportant sur son souci d’être clair. Bernard Quiriny

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DEUX EN UN
UN CORPS POUR DEUX, MARIE LEBORGNE LUCAS, Desclée de Brouwer, 256 p., 19,90 €
Féministe, Marie Leborgne Lucas n’est pas de celles qui nient la différence des sexes. L’agrégée de philosophie se propose de concevoir une philosophie de la grossesse, qui serait la « situation » féminine et non son essence. Car si la philosophe reconnaît que le corps de la femme est par nature différent de celui de l’homme, elle craint d’essentialiser la femme en la réduisant à sa maternité. Précaution erratique, qui rendrait la lecture pénible si elle n’était assortie d’une critique honnête du rapport féministe à la maternité. Non, la grossesse ne soumet pas la femme à l’homme, affirme la mère de trois enfants qui regrette que la féminité ait été décorrélée de la maternité, retranchée au seul possible. En cause, la catégorie très moderne du sujet autonome centré sur soi, pour qui « l’interdépendance charnelle avec l’autre » est devenue monstrueuse. Véritable communion avec l’autre, la grossesse demeure le « mystère d’une transcendance qui habite et émerge de l’immanence », comme pour évoquer analogiquement le mystère chrétien de l’Incarnation. Analogie que file l’auteur jusqu’à l’accouchement, lors duquel la « mère en souffrance » est certes « au pied de la croix », mais éprouve la passion, en tant que souffrance mais aussi comme cet indicible sentiment « qui nous consume d’amour pour un autre ». Madeleine Duffez

CHEZ LES ANGLO-SAXONS : DE L’IMPORTANCE DE CROIRE
BELIEVE : WHY EVERYONE SHOULD BE RELIGIOUS, ROSS DOUTHAT, Zondervan, 240 p., 30 €
Depuis 2009, Ross Douthat porte le point de vue conservateur au New York Times, ce qui relève du sacerdoce. Catholique pratiquant et auteur de Bienvenue dans la décadence (2024), il signe avec Believe un plaidoyer pour les vertus de la foi, dans un monde hostile. À l’instar de nombreux apologètes, il prend pour interlocuteurs les New Atheists comme Hitchens et Dawkins, qui ont longtemps dominé le débat sur la religion dans l’anglosphère. Dans une démonstration d’abord métaphysique, l’auteur démontre que les découvertes de Darwin ou des neurosciences ne peuvent remplacer un questionnement sur la création du monde, puisqu’elles se contentent d’en expliquer le fonctionnement. Face au mystère de l’existence, il devient rationnel de se tourner vers les savoirs pluriséculaires de l’Église, plutôt que de s’aventurer seul dans l’inconnu. On reprochera cependant à Douthat de ne défendre que mollement son propre catholicisme, pour plutôt adopter une approche « pérennialiste » selon laquelle les grandes religions conduiraient toutes indirectement à la même vérité. N’est-ce pas tomber dans le piège des athées, qui mettent tous les cultes dans le même panier, que d’en faire l’apologie en bloc, et d’inciter le lecteur à choisir celle qui lui plaît ? S’il apporte une contribution bienvenue au débat sur le sursaut chrétien en Occident, ce livre ne convaincra pas celui qui doute de se tourner vers l’Église. Matthias Dumas






