Lancés le 3 octobre 2023, les États généraux de l’information faisaient partie des promesses de campagne d’Emmanuel Macron, et doivent se tenir jusqu’au mois de juin 2024, au terme duquel plusieurs mesures seront annoncées par le comité indépendant chargé de le piloter. Sur le papier, une évidence : face à la « singularité » technologique qui s’annonce, à des intelligences artificielles toujours plus invasives, le robinet d’informations truquées risque bien d’être impossible à couper. Dans les faits, le projet semble beaucoup moins vertueux : les États généraux de l’information seraient surtout le faux nez d’une tentative éhontée de garder le contrôle des médias, ou en tout cas de sensibiliser les masses à quelques encablures des prochaines élections européennes, qui risquent bien de trahir les tendances « populistes » d’une grande partie des vieilles nations qui subsistent sous la férule maastrichtienne.
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Dans le sillage européen
On le sait, Emmanuel Macron a surtout beaucoup de mal avec le contre-pouvoir médiatique. L’ascension fulgurante de CNews, la mainmise de Bolloré sur une partie du monde de l’édition, et même la tyrannie bon enfant d’Elon Musk sur son réseau X, autant de « menaces » contre la pensée autorisée qui font trembler les chroniqueurs de France Inter. Il faut dire que le projet macroniste ne vient pas de nulle part, simple wagon rattaché à la locomotive européenne. Il faut dire aussi que les cartes ont bel et bien été rebattues, et dans tous les sens : d’une part, les grands médias ont été supplantés par les réseaux sociaux en matière de fréquentation, et de l’autre, les milliardaires – étrangers comme français – s’amusent au jeu des sept familles avec les grands quotidiens nationaux. Multi-canale, mais aussi multi- influençable, la médiasphère globale devient difficile à suivre, à encadrer, à légiférer. Un vrai casse-tête dont l’inénarrable Thierry Breton, ancien ministre de l’Économie, aurait pris le leadership, devenu un authentique « commissaire européen à la censure », comme le dénoncent ses détracteurs… et ils sont nombreux.
L’ascension fulgurante de CNews, la mainmise de Bolloré sur une partie du monde de l’édition, et même la tyrannie bon enfant d’Elon Musk sur son réseau X, autant de « menaces » contre la pensée autorisée qui font trembler les chroniqueurs de France Inter.
Car au fond, si les nations ne peuvent plus jouer ni leur rôle de garde-fou, ni celui « d’influenceuses » dans cette nouvelle topographie des médias, c’est aussi parce qu’elles ont contribué elle-même à solder leurs médias, à dévaluer l’information à coups de privatisation, de promesses non tenues, et à vendre au rabais leurs chaînes et leurs supports. C’est pourquoi l’Europe met tant d’ardeur à défendre son rôle de dernier bastion de la censure. Jusqu’à défendre un digital services act qui oblige les 19 plus grandes plateformes numériques à faire le ménage dans leurs silos – une loi qui s’étend depuis février à l’ensemble des sites web. En réalité, comme tout ce qu’entreprend l’Europe, il ne s’agit pas tant d’améliorer la « qualité de l’information » que d’encadrer une nouvelle source de revenus, tout en érigeant à la hâte quelques garde-fous et leviers fiscaux.
EGI, une réaction à l’empire Bolloré ?
C’est un peu différent pour les États généraux de l’information, qui relèvent d’un mindset typiquement macronien : prélever dans le vieux haut-fonctionnariat socialiste quelques juristes capables, déterminer les grands axes et surtout, cadenasser à l’avance les spéculations tout en entretenant le clair- obscur. Les EGI, pour quoi faire ? Dans son entretien pour L’Humanité, le président avouait ouvertement que l’organisation des États généraux avait beaucoup à voir avec la prise du contrôle du JDD par Bolloré. Au moins, le message est clair. On peut déjà s’attarder sur le casting du comité : outre son délégué général, Christophe Deloire, président de Reporters sans frontières, on y trouve également Bruno Patino, président d’Arte, Nathalie Colin, ancienne présidente du directoire de Libération puis directrice générale du Nouvel Observateur, et la journaliste nobélisée Maria Ressa, caution déontologique obligatoire.
C’est un peu différent pour les États généraux de l’information, qui relèvent d’un mindset typiquement macronien : prélever dans le vieux haut-fonctionnariat socialiste quelques juristes capables, déterminer les grands axes et surtout, cadenasser à l’avance les spéculations tout en entretenant le clair- obscur.
Pour un comité qui souhaite favoriser le pluralisme dans les médias, c’est presque un sans-faute : tout le monde est à gauche. Mais le pot aux roses ne s’arrête pas là : comme le rappelle Marianne dans un article daté de décembre dernier, le fonctionnement du comité a présenté d’emblée quelques dysfonctionnements : outre la démission de son président Bruno Lasserre pour des faits de « complicité de harcèlement moral » – remplacé au pied levé par Bruno Patino –, certains travaux ont été maintenus dans l’ombre, comme ce rapport demandé par le gouvernement à l’Inspection générale des finances et à l’Inspection des affaires culturelles sur la distribution de la presse. Quant aux choix des propositions qui ont été retenues par le comité suite aux nombreuses sollicitations dans tous les métiers, ils restent opaques, sous la houlette de Maxence Langlois- Berthelot, rapporteur et inspecteur des finances.
Mais c’est bien la nomination de Christophe Deloire, président de Reporters sans frontières, en tant que délégué général de ces États généraux, qui pose question depuis plusieurs jours. Deloire a en effet obtenu le 13 février devant le Conseil d’État l’annulation d’une décision de l’Arcom, qui avait rejeté une demande de RSF réclamant à la chaîne CNews de se conformer à ses obligations de pluralisme et d’indépendance de l’information. Un conflit d’intérêts dans toute sa splendeur, puisque Deloire a brigué cette annulation sous sa double casquette de président de RSF et de membre du comité, ce qui pose de nombreuses questions quant à la « privacité » des opinions politiques : car enfin, comment « prendre en compte la diversité des courants de pensée et d’opinion représentés par l’ensemble des participants aux programmes diffusés, y compris les chroniqueurs, animateurs et invités » sans outrepasser immédiatement les règles de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) relatives aux données sensibles ?
Mais c’est bien la nomination de Christophe Deloire, président de Reporters sans frontières, en tant que délégué général de ces États généraux, qui pose question depuis plusieurs jours.
On s’avance sûrement vers un fichage par opinion tout à fait soviétique. Comme le rappelle à ses dépens François Jost, auteur d’un rapport sur CNews, qui évoque la ligne éditoriale du journal Le Monde comme une sorte de « norme idéologique » à suivre… Une authentique Pravda, en somme.
Cette jurisprudence ne doit pas occulter tout ce qui se joue derrière : il n’est pas tant question de pluralisme des médias que de pluralité des sources, que de diversification des canaux. Ce que contre quoi les gouvernements se battent, et Macron en premier, c’est tout simplement la disparition des canaux officiels au profit d’un silotage de l’information qui profite à tous, du moins en apparence – mais qui dessert la parole unique, tout en rendant caduque le principe même de « vérité ». On l’a vu pendant la crise sanitaire, on le voit encore avec les crises mondiales (Ukraine, Israël) qui engendrent autant de contre-vérités que de propagande officielle. Si le gouvernement français veut continuer à assumer sa fonction paternaliste dans cette infowar qui s’annonce, il devra certainement se munir d’autres armes plus létales, que ces petites manigances juridiques – et que ce conflit d’intérêts aussi visible qu’une verrue sur la cuisse de Miss France. La prochaine grande échéance à surveiller de près sera certainement le renouvellement par l’Arcom des fréquences de la TNT en 2025 : déjà les pétitions circulent pour que CNews soit empêché de renouveler son bail, et on sait que l’ancienne ministre de la Culture Rima Abdul Malak avait laissé planer le doute sur le sujet. Affaire à suivre, donc, du moins si dans un futur proche on ne veut pas retrouver tous les médias « contrevenants » sur Odyssey.
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Ce qu’oublient de préciser tous ces pétitionnaires, ceux-là mêmes qui dénoncent en CNews une chaîne d’opinion, c’est que tout média est un média d’opinion, à commencer par Le Monde, à commencer par France Inter. Parce que le progressisme et la gauche libérale semblent être devenus la norme, l’opinion incompressible et irréductible qui sert de clé de voûte à toute démocratie occidentale, on fait mine de croire que tout ce qui pourrait s’en écarter serait par nature frappé du sceau de l’infamie : celui d’être un média d’opinion. Mais en quoi Pascal Praud et ses intervenants font-ils plus d’opinion que Yann Barthès et ses chroniqueurs, que l’équipe de « C à vous », que les humoristes autour de Charline Vanhoenacker ? L’opinion des médias alignés, d’ailleurs, est sans doute bien plus perverse, car moins visible, davantage acceptée : elle fait partie des meubles depuis si longtemps que personne ne songe à la contester. Finalement, les journalistes et les présentateurs de CNews renvoient aux dirigeants politiques leurs propres névroses, et leurs propres responsabilités dans l’édification d’une médiacratie où s’arraisonnent naturellement tous les diktats invisibles de la démocratie.





