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Ettore Sottsass, littérature mélancolique pour designer flamboyant

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Publié le

22 avril 2020

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Créateur et designer mythique des années 60 à 80 de l’ancien siècle, Ettore Sottsass, qui nous quitta en 2007, est aussi un écrivain de grande race. Avec Écrit la nuit, publié par les jeunes éditions Herodios, les Français peuvent enfin découvrir ses pages aussi subtiles qu’éblouissantes.

 

 

 

Architecte, designer et figure de proue des modernités radicales des années psychédéliques, Sottsass fut un immense inventeur de formes qui renouvela le quotidien par des objets surprenants, pop, acidulés, dont le plus célèbre est demeuré sa célèbre machine à écrire « Valentine » qu’il dessina pour Oliveti. Ce qu’on savait moins, en France, c’est que le fondateur mondialement connu du Groupe Memphis savait aussi frapper des phrases en virtuose. Avec Écrit la nuit, l’artiste détonant se fait nostalgique, rassemblant des souvenirs, sur tout amoureux, à un rythme trépidant, dans une tornade sensuelle, mais sous un voile funèbre. « J’ai toujours trouvé qu’il y avait dans la vie une sorte d’hystérie, c’est précisément pour cela que c’est la vie. Je n’ai jamais su, jamais compris comment l’inscrire dans un programme qui permettrait d’envisager l’avenir. », nous livre-t-il entre quelques voyages, plusieurs croquis admirables, des détails scintillants, des passions et des déchirures. Pas de méthode, en effet, mais la vie vibrante à chaque ligne et son arrière-goût tragique. Du très grand art.

 

 

Romaric Sangars

 

Lire aussi : Guillaume Gros : Philippe Ariès, historien traditionaliste libre

 

S’il fut un designer mondialement célèbre, Sottsass a-t-il été reconnu comme écrivain, du moins en Italie ?

 

Samuel Brussell : Sottsass était connu et admiré pour les nombreux articles qu’il publiait dans des revues de haut niveau, dont la sienne, Terrazzo, inspirée par la revue française Verve et fondée avec sa femme Barbara Radice. La publication de ses articles – véritables bijoux d’intelligence et de style – en livres aujourd’hui chez Adelphi, à la suite de son autobiographie, ne font que renforcer sa valeur d’écrivain en Italie.

Comme tous les grands livres autobiographiques (on pense à Ruskin, à Burgess, à Naipaul, à Brodsky…), plus l’auteur en dit sur sa vie, plus il enrichit et comble le lecteur. Je me souviens d’avoir découvert Écrit la nuit dans une librairie de Trente, par une journée caniculaire de l’été 2010, et d’avoir lu le livre d’une traite dans ma chambre sur les hauteurs de la ville.

Pouvez-vous nous décrire le livre entier dont est extrait Écrit la nuit, le livre interdit, et nous dire pourquoi cette sélection ?

 

Écrit la nuit se compose de trois parties: « Pensato di note » (Pensé la nuit), « Autobiografa come testamento » (L’Autobiographie comme testament) et « Il libro illeggibile » (littéralement, en italien, « Le Livre illisible » – qu’il n’est pas possible de lire –, qu’on a choisi de traduire par « Le Livre interdit »). C’est le souci du risque économique qui a dicté le choix d’Herodios de se limiter à publier la troisième partie du livre ; mais bien sûr, cette partie pouvait se lire indépendamment du reste et l’on s’est dit que c’était un moyen de faire connaître Sottsass – l’homme et l’écrivain – aux lecteurs francophones. Comme tous les grands livres autobiographiques (on pense à Ruskin, à Burgess, à Naipaul, à Brodsky…), plus l’auteur en dit sur sa vie, plus il enrichit et comble le lecteur. Je me souviens d’avoir découvert Écrit la nuit dans une librairie de Trente, par une journée caniculaire de l’été 2010, et d’avoir lu le livre d’une traite dans ma chambre sur les hauteurs de la ville. Le souvenir de ma rencontre avec Sottsass était très présent au cours de cette lecture : j’entendais la voix de l’homme – tellement vivante – avec qui j’avais parlé. Ce livre est « le grand livre que tout homme porte en lui, à savoir l’histoire de sa vie », comme l’écrivit Tomas Gray. Sottsass raconte, dans Écrit la nuit, les mille faits de son enfance en Autriche puis à Turin, ses années de soldat pendant la guerre, sa rencontre avec Fernanda Pivano, la grande traductrice qui lui fera rencontrer les poètes et écrivains de la beat génération dont il se sentira proche, son travail d’architecte designer où il s’essaie à toutes les formes, à tous les matériaux, mais ce qui bouleverse le lecteur ici, c’est l’unicité d’une expérience humaine, d’une vie hors du commun, dans laquelle souffle un vent de liberté, de sensualité, de sincérité à la limite du dicible. La partie publiée en français porte plus particulièrement sur des événements marquants de sa vie amoureuse, tout en étant liée, comme toujours chez lui, à son travail, à ses voyages, à ses découvertes.

 

 

Il y a un ton très singulier, chez Sottsass, un mélange d’humilité, de nostalgie et de flamboiement sensuel. Est-ce l’influence beatnik mâtinée de vieille Europe ?

 

Sa voix est unique, il est vrai: elle ose l’accent de l’authenticité et de l’intimité, en quoi il brise un tabou social. La vieille Europe qui aurait jeté un pont vers l’Amérique, peut-être.

Il aurait pu dire, comme le peintre Mario Radice : « Avant-garde est un mot ridicule, un mot idiot, parce que c’est un mot militaire. En art on ne dépasse jamais rien. Ce qui est beau est beau pour l’éternité ».

Sottsass paraît prôner une modernité au sens vital, mais tout à fait dépourvue d’arrogance.

 

Sottsass était viscéralement moderne en ce sens qu’il était d’une curiosité quasiment sans limites, qu’il désirait tout expérimenter. Mais il était trop intelligent pour tomber dans le piège du modernisme. Dans « Pensé la nuit », il écrit: « Quand le futur devient le présent, le futur tel qu’on l’imaginait n’est plus le futur, il n’est pas même le présent. Il est déjà le passé. » Il aurait pu dire, comme le peintre Mario Radice : « Avant-garde est un mot ridicule, un mot idiot, parce que c’est un mot militaire. En art on ne dépasse jamais rien. Ce qui est beau est beau pour l’éternité ».

 

Lire aussi : Le dernier écrivain maudit

 

Pouvez-vous nous rappeler les conditions de votre rencontre ?

 

J’avais, au cours d’une de mes escapades milanaises, découvert un petit livre de Sottsass à la librairie Hoepli et j’eus un coup de foudre pour l’auteur. Je réussis à téléphoner à son atelier et il me donna rendez-vous chez lui, dans son appartement du quartier de Brera pour le lendemain, dimanche de Pâques de 1996. Nous passâmes deux heures à bavarder très naturellement sur l’état du monde, le sens de la vie, etc. Il me montra des exemplaires de sa revue culte Terrazzo, qu’il publia de 1987 à 1996 et qui abordait tous les domaines de l’art liés à l’architecture. Je publiai un portrait de cette rencontre dès que je lançai la revue Le Lecteur, quelques mois plus tard.

L’image d’un homme et d’un artiste dans le sens le plus noble.

Quelle image conservez-vous d’Ettore Sottsass ?

 

L’image d’un homme et d’un artiste dans le sens le plus noble.

 

 

Propos recueillis par Romaric Sangars

 

 

 

ÉCRIT LA NUIT, LE LIVRE INTERDIT Etore Sotsass Herodios 104 p. – 16 €

 

 

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