Pourquoi vous êtes-vous penché sur les affaires des frères Philippe et de Jean Vanier ?
À vrai dire, je n’ai aucune propension à jeter la pierre ni à remuer la boue. Mon écriture me porte soit vers la philosophie, donc les principes, soit vers le théâtre, donc la poésie. Mais voilà, j’ai lu L’Affaire de Tangi Cavalin, puis le rapport de l’Arche sur Jean Vanier, et, je le confesse, ce n’est pas le redresseur de torts ni l’ami des victimes, c’est le dramaturge en moi qui d’abord fut saisi. La Colline de Barrès m’a paru moins inspirée. L’Imposture de Bernanos trouvait là de quoi dépasser sa fiction. J’ai donc ouvert cette histoire moins comme une affaire à traiter devant un tribunal que comme une intrigue à lire pour se questionner soi-même. Il s’est agi, plutôt que de jeter la pierre, de tendre un miroir.
Quelles sont les spécificités de ces affaires ?
Ma tâche en ce livre est de « penser les abus dans l’Église ». « Penser », cela veut dire ne se contenter ni du journalistique, ni de l’hagiographique, ni du judiciaire. « Dans l’Église », cela veut dire non seulement à partir de la doctrine chrétienne, mais aussi en cernant des abus spécifiquement chrétiens. Pas d’exactions sur mineurs ici, lesquels relèvent de la barbarie flagrante, mais ce qu’on appelle des « abus spirituels », mettant par là en exergue certains traits de la « spiritualité » contemporaine.
« La Bible ne parle que de cela depuis Adam : non pas de pauvres gens qui étaient dans les ténèbres et qui sont allés vers la lumière, mais d’élus qui ont reçu la lumière, s’en sont enorgueillis et en ont fait mauvais usage »
Fabrice Hadjadj
En première analyse, les frères Philippe et Jean Vanier menaient une double vie, prêchant le magistère et lutinant des femmes, mais, pour eux, il y allait d’une unité mystique, liée à une nouvelle piété mariale et même à une simplicité de « tout-petit ». Transformer le confessionnal en boudoir, et cela au nom de la Sainte Vierge, voilà qui est fort de café. En outre, ils ont utilisé en famille (car sont en cause deux frères, une sœur et leur oncle, tous religieux) la dimension la plus verticale de l’institution ecclésiale : à savoir la hiérarchie apostolique et le souci des pauvres. Ce dernier point est le plus frappant : que l’Arche, qui accueille des handicapés, serve à couvrir les déviances de ses capitaines, parce qu’on ne tire pas sur une ambulance. Mais il y a là plus qu’une simple couverture – une certaine continuité, suivant une vision faussée de la compassion.
Comment expliquez-vous la force d’attraction spirituelle qu’ils ont exercée ?
On peut l’expliquer de trois manières. La première, c’est qu’ils ont reçu de véritables charismes d’enseignement et de conversion. Cela nous mène à une lecture biblique de cette affaire, car la Bible ne parle que de cela depuis Adam : non pas de pauvres gens qui étaient dans les ténèbres et qui sont allés vers la lumière, mais d’élus qui ont reçu la lumière, s’en sont enorgueillis et en ont fait mauvais usage (ce dont aucun « saint » n’est à l’abri jusqu’à l’heure de sa mort). Voyez les rois d’Israël et notamment Salomon. Même avec ses innombrables concubines et son culte rendu à Astarté, il n’en a pas moins eu un cœur intelligent et transmis une sagesse véritable. L’eau est passée par des canaux rouillés. Deuxième raison, l’énorme confiance en soi de celui qui se sent investi d’une mission supérieure : il ne tâtonne plus comme l’ordinaire curé de campagne, il n’entre pas dans les méticulosités et les incertitudes du conseil paroissial, c’est un révolutionnaire, il apporte le feu dans sa plus haute incandescence.
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Mais, dans la vie chrétienne comme dans toute vie amoureuse, il s’agit de domestiquer le coup de foudre pour qu’il cuise le pot-au-feu. Si vous manquez ce sens du quotidien, ou bien le coup de foudre ne dure qu’un instant, ou bien il foudroie et réduit en cendres. Troisième raison : la détresse de nos temps ; moins de repères, de sorte qu’on se précipite dans les jupes de n’importe quel père ; une mentalité technicienne, si bien qu’on se représente le drame de l’existence comme un problème qui peut avoir une solution. Ce que je trouve particulièrement intéressant dans le cas des Philippe, c’est le rôle que joue dans cette solution la « petite voie » de Thérèse de Lisieux, leur utilisation de « l’esprit d’enfance ».
Pourquoi devons-nous nous méfier de cet « esprit d’enfance » ?
Bien entendu, il y a une manière juste d’accueillir la doctrine de l’enfance spirituelle. Elle suppose de repousser l’interprétation rousseauiste et les niaiseries sentimentales. Être comme un enfant devant Dieu, en vérité, c’est être plus grand que le sage adulte, parce qu’on obéit à l’Éternel, et parce qu’on garde l’espièglerie de la vie en sa source. Ça se gâte quand l’esprit d’enfance se substitue à l’esprit filial – sur lequel insiste l’Évangile. Le nom de fils désigne une relation, alors que celui d’enfant désigne un état. Le fils peut être un homme mûr et responsable. L’enfant, par définition – in-fans, sans l’usage de la parole articulée – est sous tutelle. L’esprit d’enfance tourne bientôt à la déresponsabilisation, où l’essentiel est de se sentir dans un état de bien-être, bercé dans le bras de maman, plutôt que d’avoir à œuvrer sans repos, avec un discernement de chaque instant, pour prolonger la justice et la miséricorde du Père.
Vous accolez à ce premier texte sur l’« affaire » un second intitulé « Petite critique de la raison compatissante », dans lequel vous définissez notre époque comme structurée par un « dispositif techno- compassionnel ». Quels liens entre ces deux textes ?
J’ai voulu développer un des aspects de ce que je repérais dans le drame en question, sa résonance avec notre époque. Autant la modernité était marquée par des hérésies de la vérité, autant la postmodernité l’est par des hérésies de la compassion. Pour le penser, je me suis laissé guider par Bernanos, dans Les Grands Cimetières sous la lune, et par le grand romancier américain Walker Percy, dans Le Syndrome de Thanatos.
« Le dispositif techno-compassionnel est la rencontre de la sensiblerie la plus ouverte avec la technologie la plus efficiente, pour des effets inédits de destruction »
Fabrice Hadjadj
Le dispositif techno-compassionnel est la rencontre de la sensiblerie la plus ouverte avec la technologie la plus efficiente, pour des effets inédits de destruction. L’habitude d’obtenir des résultats immédiats en pressant des boutons virtuels développe en nous une attitude pulsionnelle. Le progrès des appareils aboutit à une régression morale : nous voici pourvus en même temps d’une vision mondialisée et d’une affection compulsive ; de là les emballements, sur réseaux, de l’exaltation et du lynchage, et la baguette magique de la cancel culture. En bref, nous tournons un bouton, et toute la misère du monde se déverse dans notre salon ; nous cherchons donc un autre bouton – la « solution finale » – qui permettra de la faire disparaître comme elle est apparue (divertissement, drogues, revolver dans la bouche ou détonateur de la bombe…)
Vous commentez longuement Bernanos – « L’homme de ce temps a le cœur dur et la tripe sensible » – et dites en conclusion qu’il nous faut au contraire avoir le cœur sensible et la tripe dure. Qu’entendez-vous par là ?
La sensibilité de la tripe est narcissique. Quand vous n’avez pas l’estomac solide, vous digérez mal, et ce qui vous obsède, ce n’est pas tant l’injustice au-dehors, mais votre ressenti de celle-ci, et les moyens de le calmer au plus vite. Le cœur est ce qui est tourné vers l’autre en tant qu’autre, et recherche, non pas le bien-être, mais le bien, même si l’opération exige le bistouri. Ça n’est pas facile d’avoir un cœur, et je comprends ceux qui préfèrent une Apple Watch. Enfin, on a trop méprisé une certaine dureté qui va de pair avec la vraie douceur, celle qui n’est pas doucereuse. L’évangéliste Luc nous dit au moment de la montée à Jérusalem : « Jésus durcit son visage. » Dieu dit au prophète Ézéchiel : « Voici, j’ai durci ta face pour que tu l’opposes à leurs faces. » Dureté qui consiste à ne pas se laisser submerger par l’émotion au point de perdre l’intelligence et la patience. Dureté qui est aussi requise parce que la vie spirituelle est un combat, et que ce combat, comme disait Rimbaud dans sa Saison en enfer, « est aussi brutal que la bataille d’hommes ».






