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Frédéric Rouvillois : politesse et politique, les amants terribles

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Publié le

21 mai 2024

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Professeur de droit public, écrivain et essayiste, Frédéric Rouvillois analyse dans un essai qui fera date les liens étroits entre politesse et politique, ainsi que les raisons de leur commune éclipse actuelle qui produit une inquiétante « décivilisation ».
Rouvillois

En quoi politesse et politique sont-ils indissociablement liés ?

En tout, dès lors que l’on dépasse les apparences. Si l’on s’en tient à la lettre des manuels de savoir-vivre, qui enseignent doctement que l’on ne parle pas de politique à table, ou à l’observation de la vie politique contemporaine, riche en noms d’oiseaux, en insultes plus ou moins masquées, en grossièretés plus ou moins manifestes, jusqu’au sommet de l’État et au président de la République, on a le sentiment contraire : celui d’une incompatibilité manifeste entre les deux, entre la bienséance et le comportement de ceux qui nous représentent et nous gouvernent.

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En revanche, dès lors que l’on prend un peu de distance pour s’interroger sur les finalités, celles de la politique comme celles de la politesse, les choses apparaissent tout à fait différemment : et l’on comprend que l’une et l’autre ont pour objectif de pacifier les rapports au sein de la cité, de prévenir des frictions qui pourraient dégénérer en conflits, en violences, puis en explosion sociale. La principale différence tient au fait que la politesse se situe au niveau de la vie privée, du quotidien dans ce qu’il a de plus immédiat, ce qui fait que les pouvoirs publics ne s’en occupent pas directement.

La ressemblance entre les mots – politesse et politique, cité et civilité, cour et courtoisie, etc. – n’est pas fortuite : elle traduit une identité dans les finalités, mais également dans les moyens, puisque dans les deux cas, la réalisation de ces objectifs suppose un système de normes (les lois côté politique, les règles de savoir-vivre côté politesse) assorties de sanctions. Une proximité telle, que si l’on reprend le dossier sous un angle historique, on s’aperçoit que depuis l’Antiquité, la politesse a toujours prospéré lorsqu’il existait une autorité stable et forte, et qu’à l’inverse, elle s’est toujours effondrée dans les périodes de graves crises politiques ou de révolution sociale.

Justement, comment la politesse française a-t-elle évolué au gré de notre histoire politique ?

En fait, elle acquiert son rythme de croisière au XVIe siècle avec l’affirmation de l’État royal et l’apparition de la notion de souveraineté, et connaît son apogée à partir du règne de Louis XIV puis au cours du XVIIIe siècle. Après quoi, elle connaît une rupture dramatique avec la Révolution, qui va s’acharner contre ce qu’elle considère comme un reste haïssable de l’Ancien Régime et un attentat insupportable à ses grands principes, Liberté, Égalité et Fraternité. On assiste alors, en particulier durant la période de radicalisation, de 1792 à 1794, à une offensive extrêmement violente contre tous les marqueurs de l’ancienne politesse, suivie, jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Bonaparte en 1799, d’une période de désordre et d’anarchie sociale. Au total, au tout début du XIXe siècle, il ne reste plus grand-chose de la politesse française, que Bonaparte devenu Napoléon va contribuer à reconstituer, mais sur un mode assez différent de ce qu’elle était jadis, un mode plus codifié, plus rigide, plus bourgeois…

La démocratie a des rapports souvent difficiles avec la bienséance et le savoir-vivre

Frédéric Rouvillois

Cette politesse reconstruite va durer, en dépit des révolutions, des changements de régime et des constitutions successives, jusqu’à la Première Guerre mondiale. Après quoi, en raison des transformations culturelles et socio-économiques, elle va connaître un déclin progressif dont l’aboutissement se situe autour de Mai 68. Enfin, depuis le milieu des années 1980, on enregistre à la fois un renouveau de la politesse, se traduisant par une prise de conscience de son importance, et une situation sociale qui entraîne une multiplication des incivilités – ce qui contribue à faire de l’impolitesse une question encore plus politique qu’elle ne l’était auparavant.

La politesse préfère-t-elle un régime en particulier ?

Au XVIIIe siècle, le grand philosophe écossais David Hume évoquait à ce propos la notion de « monarchie civilisée », où il voyait la solution institutionnelle et sociale la plus favorable à ce qu’il appelait la politesse des mœurs – notamment dans la mesure où celle-ci suppose un certain rapport à la continuité, à la tradition, au passé, à la famille, ou encore, à l’idée que certaines inégalités entre les individus sont non seulement inévitables mais légitimes.

À terme, le principe d’égalité démocratique n’a-t-il pas pour conséquence nécessaire d’en finir avec la politesse ?

C’est ce qu’indique l’histoire politique et ce que redit Tocqueville de retour d’Amérique, écrivant que « l’effet de la démocratie n’est point précisément de donner aux hommes certaines manières, mais d’empêcher qu’ils n’aient des manières ». Au sein de la démocratie américaine qu’il vient d’observer, la question des bonnes manières ne se pose pas, ou plutôt elle ne se pose plus : celles-ci sont considérées comme aristocratiques, inutiles, archaïques, ridicules, hypocrites et mensongères, voire asservissantes et humiliantes.

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Sans doute faudrait-il, pour répondre à une telle question, déterminer d’abord ce que l’on entend par démocratie, ce qui est loin d’aller de soi, surtout à notre époque. Entend-on par-là la souveraineté du peuple, comme l’indique l’étymologie, et comme la conçoit Rousseau ? Ou bien comme la souveraineté de l’individu, comme Benjamin Constant et les libéraux du XIXe siècle ? Cependant, quelle que soit la façon dont on la conçoit, le fait est que la démocratie a des rapports souvent difficiles avec la bienséance et le savoir-vivre. Et si ces difficultés sont assez peu visibles dans un système politique comme le nôtre, c’est tout simplement parce que celui-ci n’est à beaucoup d’égards qu’une démocratie nominale, où le pouvoir souverain n’appartient véritablement ni au peuple, ni aux individus.

Quelles sont les causes communes de la dépolitisation et de la décivilisation contemporaines ?

Le désenracinement, la désaffiliation au groupe social et l’individualisme radical. Si je ne dois rien à ce groupe où je suis né, où j’ai grandi et qui m’a élevé, mais que je peux quitter à tout moment et à l’égard duquel j’ai droit d’être ingrat, pourquoi m’embêterais-je à en respecter les règles lorsque celles-ci portent atteinte à mon désir ou à ma fantaisie – qu’il s’agisse d’ailleurs de règles légales, ou de normes de politesse ?

La politesse se diffuse par imitation. De ce point de vue, comment jugez-vous les exemples donnés par nos dirigeants politiques ces dernières décennies ?

Évidemment catastrophiques : mais ce n’est pas à ce niveau-là que se situe l’effet d’imitation. On peut vouloir imiter le comportement, la gestuelle ou la façon de parler de quelqu’un que l’on révère, que l’on respecte et dont on sait qu’il sera là pendant une longue durée, pas celles d’un président élu plus ou moins par hasard pour un temps plus ou moins bref, et qui se comporte souvent de façon grossière.

Comment engager un processus de « re-civilisation » des mœurs, alors que ce domaine échappe a priori à l’action légale ? Si les manières « sont plus importantes que les lois » comme le disait Burke, ne faudrait-il pas remplacer tout ou partie des cours d’éducation civique par des cours de politesse ?

C’est une question sur laquelle se chamaillaient déjà vigoureusement Voltaire et Montesquieu au milieu du XVIIIe siècle, et à laquelle Napoléon a tenté de répondre au lendemain de la Révolution : peut-on engager un processus de re-civilisation des mœurs ? Faire renaître une véritable politesse ? Napoléon, après beaucoup d’efforts, y est finalement parvenu mais dans une société beaucoup plus structurée que la nôtre, où la famille avait encore un rôle central et où n’existaient ni les téléphones portables, ni les réseaux sociaux, ni la mondialisation des échanges et l’idéal d’un nomadisme universel. De nos jours, je crains fort que des cours de politesse – dispensés par des enseignants mal élevés à des élèves indifférents – ne suffisent pas à restaurer ce qui est pourtant indispensable…


POLITESSE ET
POLITIQUE
,
FRÉDÉRIC
ROUVILLOIS,
Éd. du Cerf,
344 p., 25 €

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