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Joseph de Maistre : Éminence blanche

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Publié le

22 mai 2024

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La réédition des méconnus Quatre Chapitres sur la Russie nous fait découvrir un Joseph de Maistre (1753-1821) plus politique, qui se rêve conseiller du prince et espère infléchir le cours de l’histoire.
© Joseph de Maistre par Karl Vogel von Vogelstein, vers 1810, Musée d'art et d'histoire de Chambéry

On connaît le Joseph de Maistre des hauteurs, ce « Génie de l’Aperçu » (Barbey d’Aurevilly) chauffé aux lumières de la Révélation, et dont l’ombre aux ailes largement déployées plane au-dessus du jeu humain. Penseur panoramique, dont le point de vue sur le temps et l’espace importe autant que la pénétration du regard, cet être royal observe, examine tout ce qu’il y a d’orgueil et d’illusion dans le monde d’en bas, entrevoit derrière le rideau de cette comédie ce que le doigt de la Providence décrète. Et c’est encore depuis ces cimes chrétiennes, qu’il fond, serres en avant, sur tout adversaire, sur toute idée pour les déchiqueter d’un coup de plume, avant de regagner ses sommets. Ce génie-là est aussi celui du saisissement.

On découvre un autre Joseph de Maistre, prit des deux pieds dans la toile humaine jusqu’à y faire acte de volonté pour en modifier le devenir

On découvre grâce à ces Quatre chapitres sur la Russie (et l’érudite préface de Pierre Glaudes) un autre Maistre, prit des deux pieds dans la toile humaine jusqu’à y faire acte de volonté pour en modifier le devenir – ce que certains ont cru qu’il condamnait ailleurs. Celui-là était aigle, celui-ci est hibou, chassant d’une autre manière les mêmes serpents. Car Maistre, contre-révolutionnaire depuis l’invasion de sa Savoie à l’automne 1792 par la France, devenu ministre pléni-potentiaire du royaume de Sardaigne dirigé par Victor-Emmanuel, installé à Saint-Pétersbourg depuis 1803 pour mission diplomatique, n’a qu’une idée en tête : convaincre les « agents de l’autorité » des dangers du philosophisme des Lumières. Et la chose est d’autant plus urgente que l’empereur Alexandre 1er baigne dans l’influence libérale de son conseiller Spéranski et incline à réformer le régime – c’est pour faire échouer un projet de constitution à l’anglaise que Maistre rédige l’Essai sur le principe générateur des constitutions politiques en 1809. Dans ce contexte, n’écrivant pas tant pour penser l’histoire en actes que pour en rediriger les flots, le Savoisien opte pour une politique des cercles secrets à la mode jésuito-maçonnique, et fait jouer ses réseaux d’influence jusqu’à atteindre le premier cercle du pouvoir, où il fait circuler de petits opuscules confidentiels, recopiés en quelques exemplaires non-destinés à la publication.

C’est dans ce contexte que sont rédigés ces Quatre chapitres consacrés au servage, à la science, à la religion et à l’illuminisme, commandés par l’empereur après la forte impression qu’eut sur lui un Mémoire sur la liberté de l’enseignement public. Achevé en décembre 1811 (mais paru en 1849 grâce à son fils), ce texte surprend par son ton injonctif, tissé d’axiomes et d’images : il lui faut persuader avec le moins de mots possibles en enrobant de formes le propos. Le Savoisien s’y défend d’avoir « aucun esprit de parti », abrège ses analyses, atténue ce qui pourrait sembler directif, conclut par une série de dix propositions très opérationnelles. Plus qu’ailleurs, Maistre s’y rêve conseiller du prince – position qu’il touche du doigt jusqu’à sa disgrâce fin 1812, pour cause de fidélité renouvelée à la Maison de Savoie et divergences politiques sur le Saint-Siège.

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Peu de surprise sur le fond : on y retrouve en condensé toute sa philosophie de l’autorité, de l’unité aussi. Faits d’allers-retours entre circonstances et spéculations, ces chapitres se veulent une leçon de « politique expérimentale », répugnant à tout système géométrique et n’apportant de réponses que relatives. Ainsi en est-il de la tentation d’abolir le servage, à laquelle Maistre enjoint l’empereur de ne pas céder, au motif que la liberté civile n’est possible que sous l’égide du catholicisme ; sans prêtres ni nobles, la loi ne suffira pas à contenir les masses : « Un incendie général consumerait la Russie. » Il y fustige le scientisme qui enorgueillit l’homme au point d’en faire un insoumis idolâtre, et plaide la primauté des humanités classiques. Surtout, la religion étant au fondement de toute société (« il faut une religion au peuple » sachant que « tout le monde est peuple »), il appelle Alexandre à un rapprochement conservateur des églises grecques et romaines via les jésuites, pour parer à la menace républicanisante que constituent le protestantisme (ce « dissolvant universel ») et l’esprit illuministe, « résultat de tout ce qui a été pensé de mal depuis trois siècles ». Ainsi Joseph de Maistre se fit-il l’Éminence blanche d’une certaine Europe qui, selon son mot, l’accompagna dans la mort.


QUATRE CHAPITRES SUR LA RUSSIE, JOSEPH DE MAISTRE
Vagabonde, 212 p., 17 €

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