Quel type de personnage était ce Frederik Limol ?
C’est un client que j’ai vu seulement trois fois. Bien que je relève du barreau de Paris, c’est dans mon cabinet d’Aix-en-Provence que je le rencontrais, alors qu’il habitait Salon-de-Provence. Je le conseillais pour le droit de visite qu’il réclamait, le droit de voir la fille qu’il avait eue de sa première union. J’avais saisi le juge aux affaire familiales pour que ce droit soit respecté par Catherine A., son ex-épouse. Selon moi, il se comportait alors comme un père exemplaire, qui manifestait un véritable amour pour son enfant. Il souffrait terriblement de son absence.
Selon moi, il se comportait alors comme un père exemplaire, qui manifestait un véritable amour pour son enfant. Il souffrait terriblement de son absence.
Je pense aussi que la mère mentait partiellement à son sujet, et n’était pas exempte de tout reproche : notamment dans le fait que son actuel compagnon est un personnage peu correct, qui l’influençait pour qu’elle refuse qu’il voie sa fille, même dans un espace neutre comme ça se pratique dans ces cas-là.
Mais était-il « normal » pour autant ?
C’était un homme qui avait beaucoup de qualités, au moins en apparence : très poli, avec un sens de la hiérarchie sans doute hérité de son père militaire, un respect de l’autorité et de la ponctualité. Il m’avait aussi versé des honoraires trois fois supérieurs à ceux que je lui avais demandés (rires) : ceci simplement pour essayer de décrire le personnage. Il témoignait aussi d’un profond respect des avocats et des magistrats : il ne correspondait donc pas du tout, à l’époque où je l’ai fréquenté professionnellement, au portrait du monstre qui s’est révélé.
Aujourd’hui, on apprend qu’il était alcoolique : soit il a changé depuis, soit il le cachait bien. Mais je soupçonne que ce soit ses soucis de père qui l’aient poussé vers l’alcool.
Il avait aussi l’apparence d’un homme en bonne santé, d’un mètre quatre-vingt, aux origines martiniquaises métisses, sportif, qui s’entretenait, faisait beaucoup de footing, et aussi évidemment du tir sportif. Il ne fumait pas et, autant que je pouvais savoir, ne buvait pas. Aujourd’hui, on apprend qu’il était alcoolique : soit il a changé depuis, soit il le cachait bien. Mais je soupçonne que ce soit ses soucis de père qui l’aient poussé vers l’alcool. Pour le reste, il avait fait d’excellentes études en école d’ingénieur, avec un profil lisse, cultivé, intelligent.
Et son goût des armes ?
Il avait en effet un goût très prononcé pour les armes, ce qui pouvait constituer sa part sombre. Un jour, la dernière fois que je l’ai vu, soit un an à peu près avant la tragédie, il était désespéré et m’a annoncé : « Il va y avoir un problème, je suis à bout ». Mais en vingt ans de carrière, je peux vous dire que sur le nombre de clients qui m’ont déclaré ce type de choses, le passage à l’acte est infinitésimal. Je lui ai néanmoins conseillé de se faire aider, de consulter, bref, je l’ai calmé.
Une autre fois encore, j’avais dû le ramener à la raison : « Tout le monde va prendre », criait-il énervé. « Eh bien, allez-y, commencez maintenant par moi », lui ai-je rétorqué. Il s’est là aussi calmé.
La mère, Catherine A., l’a pourtant décrit comme particulièrement menaçant.
Je pense qu’il y a un peu d’exagération là-dedans. Elle-même n’a fait aucun effort : il y avait « non-représentation d’enfant », ce qui a beaucoup touché et abîmé mon ex-client. La mère n’a jamais accompli le moindre effort intelligent vers lui. Je fais partie de ceux qui pensent que même avec les gens les plus rétifs, on peut toujours trouver un terrain d’entente et s’asseoir autour d’une table, dans l’intérêt supérieur de l’enfant. À de nombreuses reprises, j’ai demandé qu’on puisse se réunir, sans succès et sans appui du conseil adverse.
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Oui, mais il y avait aussi des violences alléguées par la mère.
Encore faut-il prouver ces violences. Ni moi, ni les juges, ni personne n’était là quand ces violences ont ou auraient été commises. Je penche plutôt pour des violences verbales, de ce que je sais.
Si les tribunaux étaient plus rapide pour fixer les audiences, peut-être n’en serait-on pas là : j’avais demandé depuis deux ans au tribunal d’Avignon – qui n’est pas, je crois, saturé – une audience qui n’a jamais été fixée.
Mais toujours est-il qu’il a fini par péter un câble à l’approche de Noël et commis les actes affreux que l’on sait. Je me permets aussi de relever que si les tribunaux étaient plus rapide pour fixer les audiences, peut-être n’en serait-on pas là : j’avais demandé depuis deux ans au tribunal d’Avignon – qui n’est pas, je crois, saturé – une audience qui n’a jamais été fixée.
Mais si l’on en croit la retranscription de l’enregistrement de sa dernière dispute avec sa compagne Sandrine, juste avant qu’il tue les gendarmes, les menaces qu’il profère sont tout de même effrayantes.
En effet, il est devenu avec le temps très violent. Pour ma part, je n’ai jamais eu connaissance de tels échanges, et si ç’avait été le cas, je lui aurais demandé de quitter mon cabinet, ou alors qu’il joue cartes sur table. Mais je ne sache pas qu’il y ait jamais eu de condamnation pour violences à son endroit.
Le procureur insiste lourdement sur le fait qu’il soit « très catholique » : était-ce palpable et quel lien avec ses actes ?
Il n’avait jamais évoqué devant moi le fait qu’il soit catholique, ou très pieux. Mais à mon sens, les gens qui se revendiquent du catholicisme travaillent plutôt à la paix, et n’appellent pas à la guerre sainte. Aussi quel lien de causalité peut-on en tirer ? Aucun, je pense. Ça n’a rien à voir, contrairement à d’autres cultures ou d’autres religions.
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Et le fait qu’il soit porté sur les armes ne vous gênait pas, et n’aurait-ce pas dû alerter certains services ?
Dans mon métier, je défends des centaines de fonctionnaires de police, dont certains relèvent du RAID par exemple : ce sont tous des gens qui ont un rapport particulier aux armes, et aucun, croyez-moi, n’est jamais passé à l’acte – sauf cas de légitime défense, quand on leur tirait dessus. Donc on peut aimer les armes, tout en sachant se contenir.
Je pense que son passage à l’acte a été causé par le désespoir, alors qu’il n’y avait personne à côté de lui pour le raisonner. Il n’a pas eu la force psychologique de se dominer
Je pense que son passage à l’acte a été causé par le désespoir, alors qu’il n’y avait personne à côté de lui pour le raisonner. Il n’a pas eu la force psychologique de se dominer. Vous savez par ailleurs que pour avoir un permis de détention ou de transport d’armes, il faut avoir adhéré à une fédération adéquate. Lui-même était inscrit dans un cours de tir sportif, donc jusqu’à plus ample informé, je suppose qu’il possédait les autorisations nécessaires.
Il semble qu’il vivait aux crochets de sa nouvelle compagne, Sandrine.
En tout cas, lorsqu’il me réglait, les chèques étaient bien au nom de Frederik Limol. On peut supposer que ses malheurs de couple et de père l’ont plongé dans un état qui l’empêchait de travailler vraiment, au fur et à mesure, ce qui expliquerait son insolvabilité.
Mais plus généralement, je voudrais faire remarquer ceci, à partir de son cas : on vit soi-disant dans un monde de la communication, globalisé, hyper connecté. Cependant dans le fond c’est une communication sans communion. Comment expliquer que deux adultes, lui et la mère de sa fille, n’aient pas été en mesure de se parler, aidés qu’ils étaient par leurs conseils ? Les gens s’envoient des messages de tout acabit, mais ne se parlent plus. C’est aussi cette communion perdue qui crée des monstres de son genre à la fin.





