Voilà que la Sainte Famille, dans sa simplicité originelle, se trouve réfugiée au creux d’un képi blanc, abritée sous un paravent tricolore, ou encore nichée dans le sable du désert malien. C’est que, depuis quelques semaines déjà, les légionnaires se préparent à célébrer Noël en fabriquant des crèches par des moyens improvisés. Lors d’un rituel qui perdure depuis plus de 50 ans, un jury composé d’officiers, de civils et d’un aumônier évalueront les créations de chaque compagnie pour élire la meilleure selon la qualité, l’originalité et la symbolique religieuse.
Pourtant, ces légionnaires proviennent de plus de 150 pays, forment un mélange entre autres d’athées, de chrétiens, de juifs et de musulmans ayant quitté famille, amis et patrie pour combattre au nom de la France. Dans ce pays déchiré par des questions de laïcité et d’identité, comment envisager cette œuvre fraternelle ?
Les légionnaires seraient-ils « victimes » d’une normativité postcolonisatrice, européenne et chrétienne ? Que nenni !
Les légionnaires seraient-ils « victimes » d’une normativité postcolonisatrice, européenne et chrétienne ? Seraient-ils esclaves d’une tradition ringarde poussée par la plus conservatrice des institutions françaises ? Que nenni ! Ce serait mépriser les Seigneurs, comme on les surnomme, ces soldats animés par une abnégation sans borne.
Il ne s’agit pas d’une corvée de bricolage. S’ils accordent à cette tâche une énergie fervente et même du plaisir, c’est qu’ils se vouent à la création d’un abri pour saint Joseph, la Vierge Marie et l’enfant Jésus, tel qu’ils viennent le chercher et le trouver pour eux-mêmes à la Légion. Aussi importante que la fête publique de Camerone, Noël se vit, elle, exclusivement entre légionnaires : chaque soldat, sous-officier et officier se doit de veiller avec ses frères d’armes par souci de solidarité envers ceux qui n’ont que la Légion pour seule famille. Legio Patria Nostra, « la Légion notre patrie », prend alors tout son sens.
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Il est vrai que les célébrations de Noël, une tradition à la Légion depuis le XIXe siècle, y dépassent le cadre religieux : en plus du concours de crèches, un repas, des spectacles et des sketches complètent la soirée. Tous ne sont pas croyants et la fête est devenue un symbole de fraternité humaine, concrétisant par là le second article de leur Code d’honneur : « Chaque légionnaire est ton frère d’armes, quelle que soit sa nationalité, sa race, sa religion. Tu lui manifestes toujours la solidarité étroite qui doit unir les membres d’une même famille ». Mais avec la crèche, qui rassemble plutôt qu’elle ne divise, la Légion met en avant les racines chrétiennes de la France et fait un joli pied de nez à cette gauche qui voudrait raser des mairies ce précieux héritage.
Entre eux, les légionnaires se trouvent à l’abri d’une laïcité sans âme et sans humanité, déconnectée du peuple. Bien loin de cette image de mercenaire au dossier criminel, le légionnaire proteste contre le monde postmoderne, froid et technique, marchant droit devant comme l’imaginait Péguy auprès de la petite Espérance et armé de sa seule Tradition. Plus encore que les militaires de la « régulière », ces hommes sans nom qui incarnent le refus du désespoir – le plus grave des péchés d’orgueil –, veillent sur la naissance du Christ qui se veut une promesse, un salut, une résistance.
Le légionnaire proteste contre le monde postmoderne, froid et technique, marchant droit devant comme l’imaginait Péguy auprès de la petite Espérance et armé de sa seule Tradition.
C’est en 1947 que l’aumônier de la Légion étrangère, le père Hirlemann, prêchait qu’on « vient à la Légion parce qu’on espère ». Les figures de santons à leur effigie – arborant l’uniforme du Poilu, de l’Indochine, ou du Mali aujourd’hui –, tendues vers le berceau du divin enfant, incarnent avec justesse cette garde de l’Espérance.
En 2004, les Éditions Italiques publièrent le recueil des Contes de Noël de la Légion étrangère, une suggestion de lecture pour tous ceux avides de méditations humaines et sincères sur le sens de cette fête chrétienne. Qu’y trouve-t-on ? Il y a ce « Noël 1914 en Argonne », où des légionnaires de tous horizons et dépeints comme des moines-chevaliers, priant à genoux toute la nuit, se préparent à défendre une terre française charnelle et spirituelle. Nous sommes également transportés vers la Cochinchine de 1948, dans « Le Noël des vitraux », où le soldat servant avec honneur et fidélité veut défendre la civilisation qui l’a accueilli contre un ennemi barbare. Nous retenons au fil de ces lectures l’exception française qu’est la Légion, ce dernier bastion de la vocation civilisatrice de la France et de son modèle d’assimilation.
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Joignant le particularisme culturel de la France à l’universalisme prôné par la IIIe République, dans un pari gagné contre notre monde cynique et découragé, les légionnaires se vouent à élever les âmes plutôt qu’à les niveler. On souhaiterait voir leurs créations substituées aux crèches du Vatican et de l’église Saint-Eustache à Paris, qui aboient le kitsch propre à l’art contemporain. La crèche du légionnaire, bien que construite par des mains rudes burinées par la violence, est animée par davantage de tendresse, davantage d’émerveillement.
Plus que jamais dans une France en perte de repères, le Noël des légionnaires permet d’entrevoir, après avoir exigé de soi l’honneur et le dévouement, un autre genre de nourriture.
Un soldat du Régiment de Marche de la Légion étrangère le disait déjà en 1915 : « C’est un abri pour les désemparés, un refuge pour ceux qui ne peuvent pas vivre la vie du siècle »
Un soldat du Régiment de Marche de la Légion étrangère le disait déjà en 1915 : « C’est un abri pour les désemparés, un refuge pour ceux qui ne peuvent pas vivre la vie du siècle, mais dont le cœur est trop étroit pour chercher à en troubler l’ordre, un milieu d’abnégation, de renoncement où l’on pratique les vertus du Chrétien et celles du soldat : foi – espérance – solidarité – vaillance ; un prieuré, un ordre militaire laïc où il y a un supérieur : le chef, une règle : la discipline, un culte : celui du drapeau. Le pays qui a ouvert ce lieu d’asile a bien mérité de l’humanité. »





