FUMER FAIT LUIRE DES LUMIÈRES DANS LES TÉNÈBRES

@ Metro-Goldwyn-Meyer

Alors que la ministre de la Santé Agnès Buzyn réléchit à restreindre la représentation de la cigarette dans le cinéma français pour lutter contre le tabagisme L’Incorrect – bien contraint d’assumer son rôle – s’est intéressé aux qualités qu’on peut néanmoins lui reconnaître, au tabac.

 

Le film commence. Une bouffée de particules scintillantes, soufflée par des lèvres invisibles sur une feuille blanche suspendue au-dessus de nos têtes. Çà et là, dans la pénombre, on devine des fumées, des vapeurs qui montent, et les yeux des spectateurs brillent comme autant de points incandescents : ils pétillent d’un rire d’enfants chahuteurs devant le malheureux Charlot, leur frère en humanité, qui peine à rallumer les minables mégots qu’il ramasse sur le sol  ; ils ont l’éclat mouillé des larmes lorsque, comme Anna Karina, ils pleurent devant la passion de la pauvre Jeannette, consumée sur son poteau pour l’éternité dans le bouleversant poème visuel de Dreyer.

 

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C’est ça, le cinéma. Ou plutôt : c’était ça. Quand les gens allaient voir des films, autrefois, ils y aimaient des héros qui fumaient comme eux, et la fumée de la salle se mêlait à celle de l’écran en une de ces brumes délicates et mystérieuses dont sont faits les rêves. Lauren Bacall demandait une allumette à Bogart – et c’était tout un public embrasé qui rêvait d’allumer sa cigarette.

 

 

Belmondo traînait devant une photo de Bogart, encore lui, à l’entrée d’un cinéma parisien  ; clope au bec, il soufflait sa fumée au visage du héros dont il était à la fois le décalque minable et la relève mythique – et c’était aussi sur nous qu’il la soufflait. Et puis le briquet de l’inconnu du Nord-Express. Et les pantins grotesques et attachants de Fellini, qui s’injuriaient et se désiraient dans la moiteur des cinémas de Rimini en jouant à être Greta Garbo ou Clark Gable, pour mieux se séduire, le temps d’une séance…

 

 

Seulement, comme le cinéma est aujourd’hui le langage d’une réalité qui ne veut plus du tabac, le grand incendie érotique, comique et pathétique s’est peu à peu éteint. Encore quelques gros plans de cigarettes qui se consument en grésillant dans les néo-noirs hystériques de David Lynch, et c’en sera bientôt fini de cette petite lumière qui brillait dans les ténèbres, et que les ténèbres, pour notre malheur, sont parvenues à arrêter.

Professeur, critique et traducteur

omaillart@lincorrect.org

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