LE DÉSARROI DU FUMEUR DE PIPE

@Romaric Sangars

Alors que la ministre de la Santé Agnès Buzyn réléchit à restreindre la représentation de la cigarette dans le cinéma français pour lutter contre le tabagisme, L’Incorrect – bien contraint d’assumer son rôle – s’est intéressé aux qualités qu’on peut néanmoins lui reconnaître, au tabac.

 

Il faut parler ici de la conjuration moderne la plus sournoise, la plus vile, la plus secrète et la plus monstrueuse : la tentative d’extermination du fumeur de pipe. À l’inverse du fumeur de cigarette, le fumeur de pipe est incapable de fumer à la va-vite sur le pas de porte d’un café ou au pied de l’immeuble où il a son bureau.

Il ne sait pas fumer dans la honte et la précipitation et nécessite un environnement bienveillant et libéral où les non-fumeurs, les femmes et les enfants, acceptent de partager l’atmosphère délicieusement enfumée qu’il dégage. Fumer la pipe est une activité patriarcale qui doit être acceptée comme telle. L’idéal du fumeur de pipe est d’avoir sa bouffarde au bec toute la sainte journée. Il la tète de temps en temps, en tire de minuscules bouffées, soudain en aspire une plus grosse, la prend dans sa main et la caresse, et parfois en pointe le tuyau sur quelque chose pour le montrer, comme si ce fût son doigt.

 

Lire aussi : Fumer faire luire des lumières dans les ténèbres

 

Il entre à la boulangerie avec, et dans tous les commerces, ainsi que dans les ascenseurs, et prend bien entendu le métro sans avoir à l’éteindre. Le législateur sait-il qu’une pipe rallumée n’a pas bon goût ? Les lois de restriction du tabac dans l’espace public ne permettent plus au fumeur de pipe d’exercer sa passion avec sérénité et je tiens ce fait pour une grave dégringolade de notre civilisation. Car fumer la pipe n’est pas un vice ou une mauvaise habitude ainsi que le pensent ceux qui nous asservissent ; c’est une culture. Comme toutes les cultures, elle tire l’homme vers le haut et lui donne son équilibre.

Fumer la pipe se pratique dans les pays de grain, cette activité disparaissant généralement avec la vigne. Tout fumeur de pipe sait que le fruit du vin ne permet pas d’apprécier la fumée à sa juste mesure mais que l’âcreté de cette dernière se marie à merveille avec l’amertume de la bière, voire avec les arômes du whisky. On atteint alors à la plénitude du goût qui, mêlée aux vertus sédatives du houblon, permettent à l’homme de s’évader de lui-même et de reconstruire son équilibre psychique malmené par la vie.

Fumer la pipe est un plaisir qui a ses effets au charnel et au spirituel et j’affirme que cette activité est un des plus beaux legs de la culture humaine

Fumer la pipe comporte des rituels. Il y a d’abord le choix de l’objet que l’on chérit, et que l’on en vient rapidement à collectionner. Cela va de la pipe française fabriquée à Saint-Claude, honnête et franche, qui n’a jamais démérité, aux pipes étrangères plus ou moins raffinées, Amorelli, Dunhill, Falcon ou Peterson. Un vrai fumeur de pipe sait que chaque pipe est unique, que chacune a son goût propre, si bien qu’à un moment de la journée il aura envie de fumer telle pipe plutôt qu’une autre, et plutôt un tabac doux de la Virginie qu’un Latakia corsé au goût de cuir ou un Burley légèrement épicé plutôt qu’un tabac belge de la Sémois aux odeurs de foin, de terre et de racine.

Fumer la pipe est un plaisir qui a ses effets au charnel et au spirituel et j’affirme que cette activité est un des plus beaux legs de la culture humaine. Le complot visant à son extinction devrait ainsi faire se révolter les peuples.

Écrivain

omaullin@lincorrect.org

Publier votre commentaire