Il y a des novembres qui sont comme des 21 avrils. De l’exploit lepéniste, la victoire de Wilders a beaucoup, surtout l’abasourdissement, à commencer par le sien. La salle louée seulement trois jours avant le scrutin pour la soirée électorale en atteste : le dirigeant du PVV, le parti de la liberté, principale formation islamosceptique des Pays-Bas, rêve éveillé. Son envolée dans les sondages s’est produite dans les ultimes moments d’une campagne où personne
ne l’attendait. Mais le soir de ce mercredi 22 novembre, Geert Wilders se retrouve avec 37 sièges sur 150 à la tête du premier parti, et de loin, de la Chambre des représentants des Pays-Bas. Dans un contexte politique national particulièrement éclaté, il a désormais la charge de créer une coalition majoritaire de 76 députés, ce qui pourrait durer de longues semaines.
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Cette victoire inattendue d’un critique particulièrement virulent de l’islam, qui vit sous protection policière depuis plus de dix ans après avoir reçu de nombreuses menaces de mort pour ses propos répétés assimilant la religion musulmane au fascisme et le Coran à Mein Kampf, annonce-t-elle un basculement politique européen ? On serait tenté de le croire, quand on se penche sur l’identité des Pays-Bas, sûrement le pays le plus libéral, au sens large, du continent. De par son histoire longue, la Hollande, née d’une insurrection protestante contre l’empire catholique de Charles Quint, professe la tolérance politique et religieuse plus que n’importe quel autre pays, sauf peut-être le Canada. Elle s’en est donc tenue à sa tradition quand, dans les années 60, d’importantes vagues d’immigrés turcs et marocains se sont installées sur son territoire, attirées par un patronat néerlandais en recherche de main-d’œuvre, en exigeant des efforts d’intégration minimes. Surtout que les Pays-Bas pensaient que ces immigrés repartiraient, comme la plupart des pays d’Europe. Mais quand il est devenu clair la décennie suivante qu’on était passé à une immigration de peuplement et non de travail, la même insouciance envers l’assimilation des étrangers a continué à s’appliquer. Seulement, la tolérance a ses contradictions.
On serait tenté de le croire, quand on se penche sur l’identité des Pays-Bas, sûrement le pays le plus libéral, au sens large, du continent.
En effet, les Pays-Bas sont aussi particulièrement en pointe en termes de libéralisme des mœurs, et notamment de droits LGBT. Aïe. Et de laïcité, de liberté de critique des religions. Au début des années 2000, l’opposition entre la tolérance envers l’islam et celle envers tout le reste est apparue aux yeux d’une partie de l’opinion néerlandaise, notamment après l’assassinat sauvage en 2004 par un radicalisé de Théo van Gogh, cinéaste auteur d’un court- métrage critique envers l’islam, Soumission. Deux ans plus tard, Geert Wilders faisait scission du parti de centre-droit, le VVD, pour fonder son mouvement. Classé à l’extrême droite, ce dernier n’en a pourtant aucun des marqueurs idéologiques traditionnels. Ni antidémocrate, ni critique de l’individualisme, ni même particulièrement nationaliste, Wilders se contente d’être un moderne conséquent, qui voit dans l’islam un ennemi des Lumières. Il ne cesse d’ailleurs de témoigner son attachement à la communauté LGBT de son pays. Sa popularité et sa victoire aux dernières élections sont notables, car signes du sens dans lequel la modernité pourrait trancher ses contradictions. Entre l’islam et le progrès, les Pays-Bas, en pointe du progrès, sont en passe de choisir le progrès. L’exemple du Danemark allait déjà dans cette direction.
Cette victoire de Wilders est donc significative par ce qu’elle dit des dynamiques idéologiques du continent. Malgré tout, il serait illusoire d’en attendre beaucoup du point de vue des politiques concrètes.
En effet, la recherche de partenaires pour une coalition forcera Wilders à édulcorer son programme de gouvernement. Il devra vraisemblablement aller chercher assez loin au centre pour constituer une majorité, la simple alliance avec son ancien parti du VVD et ses 24 sièges n’étant pas suffisante. Ses propositions radicales visant à interdire les mosquées et le Coran, toujours dans son programme électoral, ne devraient pas pouvoir s’appliquer. Par ailleurs, l’euroscepticisme de Wilder ne trouvera sans doute pas d’expression concrète. Officiellement, il propose toujours la tenue d’un référendum sur le Nexit, c’est-à- dire la sortie des Pays-Bas de l’Union européenne. Mais l’euroscepticisme hollandais n’est pas comparable à celui de la majorité des pays du continent. Si des critiques envers l’union sont régulièrement émises dans le pays, c’est parce que les Hollandais y sont contributeurs nets, qu’ils refusent la solidarité envers les pays méditerranéens considérés comme fainéants.
Il devra vraisemblablement aller chercher assez loin au centre pour constituer une majorité, la simple alliance avec son ancien parti du VVD et ses 24 sièges n’étant pas suffisante.
Cependant, les élites hollandaises sont traditionnellement les plus atlantistes et fédéralistes du continent, et l’économie du pays, exportatrice par nature, bénéficie énormément de l’euro fort et du marché européen. Si Wilders a donc joué avec le mécontentement envers une Europe dispendieuse, il est quasi-impossible que le moindre de ses partenaires n’accepte un référendum sur le Nexit. Lors de la dernière campagne, lui-même a mis cette proposition en sourdine, tout comme les plus radicales envers l’islam, et s’est concentré sur le thème du pouvoir d’achat. Cette modération, qui lui a valu le surnom de Geert Milders, « Geert le doux », lui a sans doute été bénéfique, à la manière de la dédiabolisation pour le RN. Seulement, elle le ligote une fois au pouvoir. Le vainqueur a d’ailleurs témoigné de sa volonté de rassemblement après l’annonce des résultats, déclarant être prêt au compromis et vouloir devenir le Premier ministre de tous les Hollandais.
Ainsi, quoique pour des raisons différentes de Giorgia Meloni, qui elle était dépendante financièrement de la Commission, Geert Wilders devrait lui aussi rentrer dans le rang et mener une politique relativement modérée. Dans les deux cas, force est de constater que l’Union européenne apporte plus qu’elle ne coûte aux pays du continent, même dans ses formes actuelles, ou du moins que leurs populations le croient.
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Le souverainisme n’a plus le vent en poupe, ce que les partis de droite nationale en France ont acté depuis plusieurs années en ne proposant plus de sortir de l’Union. La question est de savoir s’il sera possible de la changer de l’intérieur dans un sens plus protecteur de l’Europe et de sa civilisation. Car dans l’état actuel des institutions et du droit européen, toute érection de barrières économiques et migratoires sérieuses semble impossible. Sans le basculement d’un pays majeur de l’union, c’est-à-dire de la France ou de l’Allemagne, c’est-à-dire de la France vu le contexte politique allemand, rien ne se produira. Une fois de plus, l’Europe a le regard tourné vers l’Hexagone, où une victoire de Marine Le Pen en 2027, où elle ne serait a priori pas liée par une coalition, contraire à l’esprit de nos institutions, pourrait provoquer la Révolution qui couve et dont la victoire de Wilders n’était qu’un signe annonciateur de plus.





