Skip to content

Georges Perec : La réapparition

Par

Publié le

31 mai 2022

Partage

Il y a quarante ans mourait Georges Perec. On exhume pour l’occasion un livre inachevé, Lieux : une étude des effets du passage du temps sur la ville et sur l’homme, à travers un dispositif typique de son génie. Un OVNI et une pièce à verser au débat de la publication des livres inachevés.
perec

Faut-il publier les livres abandonnés, laissés à l’état de notes, en chantier ? Voilà une belle question théorique, qui se pose aussi pour les correspondances privées dont l’auteur n’a pas autorisé expressément la publication, et d’autres documents du même type. D’un côté, c’est une violation de sa volonté : si l’écrivain avait voulu voir son livre publié, il l’aurait terminé ! En le publiant malgré lui, on prend le risque de montrer au public des pages qu’il aurait jugées indignes d’être connues, ou ne pas correspondre à ce qu’il voulait laisser de lui. Combien d’auteurs doivent se retourner dans leur tombe, regrettant de n’avoir pas jeté leurs projets avortés au feu ! D’un autre côté, les livres inachevés sont toujours des documents passionnants, qui montrent l’écrivain à sa table de travail, révèlent ses méthodes, exhibent son écriture « à nu », avant le repeignage. En fait, un livre inachevé peut être considéré non comme le squelette imparfait du livre achevé, mais comme un autre livre, à prendre pour lui-même, dans son état d’imperfection, en y trouvant de l’intérêt – plaisir du texte brut, des notes jetées sur le papier dans l’urgence, des intuitions poétiques livrées telles quelles, sans habillage…

À la vérité, Perec ne savait pas où allait le mener ce projet ; sur le papier, c’est une expérience sur le passage du temps, les modifications du décor urbain, le magma de la mémoire

Tétralogie autobiographique

Ces divagations ont pour objet d’introduire au gros livre que publient Claude Burgelin et Jean-Luc Joly à l’occasion du quarantième anniversaire de la disparition de Georges Perec, le 3 mars 1982 : Lieux, projet auquel il a travaillé tout au long des années 1970, sans le mener à bien. Notons que ressort un autre inachevé de Perec, « 53 jours », le polar qu’il écrivait lors de sa mort, publié en 1989 et réédité en poche… Lieux, donc, est un livre dont Perec a eu l’idée en 1969. Il était censé former une tétralogie avec trois autres livres autobiographiques dont un seul aboutira, W ou le souvenir d’enfance. Le principe était le suivant : douze années durant, Perec devait décrire douze lieux parisiens – Jussieu, Gaîté, Franklin, Assomption, etc., à raison de deux par mois. Le premier lieu devait être décrit « en vrai », sur place, de façon neutre (un peu comme il le fera Place Saint-Sulpice dans Tentative d’épuisement d’un lieu parisien), l’autre depuis chez lui, en souvenir. Une fois écrits, les textes étaient enfermés dans une enveloppe. Au bout des douze années, Perec devait disposer de 288 enveloppes à rouvrir, où chaque lieu aurait été décrit 12 fois réellement,12 fois en souvenir. Comment auront évolué les endroits décrits au fil des ans ? Comment aura-t-il évolué, lui ?

Le magma de la mémoire

À la vérité, Perec ne savait pas où allait le mener ce projet ; sur le papier, c’est une expérience sur le passage du temps, les modifications du décor urbain, le magma de la mémoire. C’est aussi une préfiguration de La Vie mode d’emploi, puisque Perec utilisera pour la succession des couples de lieux le même algorithme que dans son chef-d’œuvre de 1978 – le carré bi-latin orthogonal… En théorie, les ingrédients étaient rassemblés pour que Lieux devienne une pièce maîtresse, en tout cas un livre abouti. Las ! Perec va s’en détourner peu à peu. Il n’y met pas la régularité, la discipline qu’il faudrait ; l’année 1973 est sautée ; les notes sont prises en style télégraphique, les lieux visités le déçoivent, rien ne change assez vite pour que l’effet du temps soit perceptible. C’est un semi-échec. Il continue malgré tout, en doutant. « Le propos même de mon livre m’échappe, note-t-il en 1972 : devenir des lieux, devenir de mon écriture, devenir de mes souvenirs, certes ; mais remplis-je exactement chaque mois ces buts que je me suis assigné(s ?) ? » Les derniers textes sont expédiés, Perec interrompt l’aventure en 1975 après n’en avoir écrit que 130 environ, sur les 288.

Lire aussi : Les critiques littéraires de mai

La forme d’une ville change, hélas…

Ce matériau dormait à la Bibliothèque de l’Arsenal. Le voici publié sous la forme d’un livre et d’un site internet, non encore disponible à l’heure où j’écris. D’un côté, c’est un chantier, un bric-à-brac de notes, de phrases brèves, de listes : commerces d’une rue, plaques d’un immeuble, choses banales, autobus, affiche, passant, café bu dans tel bistrot, etc. On peut se demander où est l’intérêt, sinon pour les fétichistes et les spécialistes. De l’autre… Eh bien, c’est un objet littéraire qui a, justement, le charme de l’inachevé, du suspendu. Il faut accepter ses abords un peu bruts, se disposer à lire certaines pages en diagonale, à naviguer sans continuité. L’expérience alors devient fascinante ; on a l’impression de pénétrer dans le bureau de l’écrivain, de consulter ses notes éparpillées. On comprend pourquoi le livre a avorté : il y avait un défaut de conception, une erreur de dispositif. La ville évolue peu, en douze ans ; les lieux choisis ne sont pas passionnants ; et les souvenirs de Perec changent peu, de sorte qu’il est difficile, à chaque ressouvenance, de ne pas retomber sur des choses dites. Aussi, ce projet était une réponse imaginée à la fin de son aventure avec Suzanne Lipinska – la propriétaire du moulin d’Andé en Normandie, où il a longtemps séjourné –, qui l’a terrassé. Il lui fallait s’occuper l’esprit, trouver un moyen de s’absorber à Paris, loin d’elle… Un projet né d’une telle circonstance pouvait-il se perpétuer au-delà du contexte de son invention ?

Au bout des douze années, Perec devait disposer ainsi de 288 enveloppes à rouvrir, où chaque lieu aurait été décrit 24 fois

… moins vite que le cœur d’un mortel

La chose étrange, à contempler ce volume
sorti de l’oubli au bout d’un demi-siècle, c’est qu’aussi bien il a pu paraître pesant et vain à son auteur, aussi bien il prend aujourd’hui, sous sa forme documentaire, une sorte de poésie nouvelle, liée, précisément, au passage du temps, son sujet central. Rien ne change, en douze ans ; mais tout change en cinquante ans ! Le Paris des années 1970 que décrit Perec n’a rien à voir avec le nôtre, d’où un dépaysement mélancolique et touchant, que renforcent
les « pièces » reproduites en fac-similés –un sachet de sucre pris dans un troquet, un prospectus pour un programme immobilier, des planches-contacts, un télégramme, etc. C’est un voyage dans le temps, comme Perec l’avait imaginé, sauf que la machine s’est déréglée par rapport à ses prévisions et qu’elle agit sur une durée plus longue, en produisant, peut-être, des effets poétiques qu’il n’avait pas imaginés. Un livre-chantier, échappé à son auteur, qui mène une existence autonome… Les amateurs d’OVNI littéraires et de curiosités trouveront leur compte dans ce volume édité avec soin – introduction sur les principes d’édition, la forme du manuscrit, etc., et cent pages de notes de fin qu’il aurait été judicieux, pour éviter les allers-retours, de placer en bas de page (éternel dilemme). S’y intéresseront aussi tout ceux qu’angoisse ou fascine la question de la mémoire et du temps. En 1970, établissant une liste de gens par leurs initiales, Perec s’interroge : saura-t-il, douze ans plus tard, les identifier ? Pas sûr. « Je trouve cette démarche extrêmement pessimiste, conclut-il, bien que rien de particulier, sinon le projet tout entier d’enfermer des souvenirs pendant douze ans, ne me pousse au pessimisme ». ?

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest