Privilégié de naissance d’une certaine manière, puisqu’héritier d’une vieille lignée de vignerons français, installés à Saint- Martin d’Ardèche depuis au moins le XVIIe siècle, il aura su, si l’on excepte quelques tours et détours bien compréhensibles aux alentours de la vingtaine, rester fidèle à sa terre provinciale, y trouvant à la fois de quoi vivre en homme libre et propriétaire, mais aussi de quoi nourrir le fond de sa philosophie, qui fut celle de l’attachement pourrait-on dire, comme celle de son amie la plus chère, Simone Weil, fut celle de l’attention.
Une recherche du lien, charnel, qui se vit et se révèle dans la grande patrie, la France, comme dans les petites ; mais aussi et surtout dans le lien spirituel, qui se vit par la grâce et le salut qu’elle procure, celui de l’Église du Christ. Dans l’hebdomadaire Demain, né en 42 sous l’impulsion de l’épiscopat et dirigé par Fabrègues, Thibon, chantre de la révolution nationale quoiqu’il ait toujours refusé de devenir le « philosophe officiel » du régime comme on le lui avait proposé, et qu’il ait de même décliné la francisque, faisait déjà l’apologie de la réelle liberté, celle qui ne se vit que dans des liens hérités et choisis en même temps : « Un forçat dépend de ses chaînes, un laboureur de la terre et des saisons : ces deux expressions désignent des réalisations bien différentes. Revenons aux comparaisons biologiques qui sont toujours les plus éclairantes. Qu’est-ce que “respirer librement” ? Serait-ce le fait de poumons absolument “indépendants” ? Tout au contraire : les poumons respirent d’autant plus librement qu’ils sont plus solidement, plus intimement liés aux autres organes du corps. Si ce lien se relâche, la respiration devient de moins en moins libre, et, à la limite, elle s’arrête. La liberté est fonction de la solidarité vitale. Mais, dans le monde des âmes, cette solidarité vitale porte un autre nom : elle s’appelle l’amour. Suivant notre attitude effective à leur égard, les mêmes liens peuvent être acceptés comme des attaches vivantes ou repoussés comme des chaînes, les mêmes murs peuvent avoir la dureté oppressive de la prison ou la douceur intime du refuge ».
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On pourrait dire que le philosophe est ici tout résumé, et que d’ailleurs ces paroles, et cette évocation du poumon, résonnent étrangement à nos oreilles aujourd’hui. Mais ce serait bien réduire sa pensée, et oublier que Thibon fut aussi, à sa manière, une sorte de théologien pour siècle totalitaire. Enfant de saint Thomas d’Aquin et de la redécouverte de son œuvre au début du XXe siècle, il eut pour parrains Maritain et l’existentialiste chrétien Gabriel Marcel, et forgea à travers eux sa vision de l’homme né entièrement pour le salut. C’est ici d’ailleurs, dans cet interstice, que se glisse la mélancolie, ou le pessimisme, de Thibon, dont les derniers écrits, comme L’Ignorance étoilée ou le posthume Aux ailes de la lettre dévoilent un chrétien pascalien, convaincu de l’inanité de l’homme, et de sa nécessaire remise dans les mains de la grâce, sans quoi il n’est que feuille morte.
Éclaireur discret, caché, de trois ou quatre générations de chrétiens, retiré lestement de la vie politique pour enseigner comme prestigieux invité dans des universités répandues à travers le monde ; ou pour enseigner à qui venait le visiter, ainsi de Jean Ousset, le fondateur de la Cité catholique, ou de Pierre Rabhi l’écologiste, Thibon aura d’une certaine façon fait mentir le vieux Maurras qui durant la guerre écrivait : « Gustave Thibon est sans conteste le plus brillant, le plus neuf, le plus inattendu, le plus désiré et le plus cordialement salué de nos jeunes soleils ». Non qu’il n’ait eu le caractère et les talents que lui prêtait le chef d’Action française, mais qu’il ait préféré devenir un astre nocturne, celui dont on recherche désespérément la lueur, renvoyée en miroir, quand les heures se font sombres. Incroyable érudit comme ses contemporains Boutang et Steiner, forgé dans la gangue grecque ancienne, Thibon aura visité l’homme non comme un médecin sûr de son art, mais comme un ami distant dont la bonté est efficace parce que non évidente, fidèle en cela aux leçons de la mystique Simone Weil et finalement prophète et barde, tel un Jean-Baptiste qui sait que seul le Verbe sauve, et qu’il est descendu parmi nous, car « la poésie vient de plus loin que l’homme ».





