Maurice Dantec aura réalisé le rêve alchimique de tous les écrivains de science-fiction : pulvériser les frontières entre littérature de genre et littérature blanche. Et il fallait bien sa puissance rhétorique pour réaliser cet exploit en seulement quelques romans. Écrivain parfaitement de son temps, aussi prophétique lorsqu’il s’agit d’imaginer l’Europe de demain, dont le ground zero aura été le conflit serbo-bosniaque, que clairvoyant lorsqu’il s’agit de s’attaquer sauvagement aux idoles du moment, Dantec aura traversé la France de Jacques Chirac comme le Léon Bloy de L’Entrepreneur de démolitions avec qui il partageait cette aisance pour la phrase-choc et ce goût pour un catholicisme médiéval.
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Pas un genre, une cause
Dantec aura laissé une œuvre profuse, autant à l’aise dans le divertissement pur que dans la vulgarisation théologique. En réalité, il a pris la science-fiction au pied de la lettre : non pas comme un sous-genre du fantastique (les épopées spatiales lui importent peu) et encore moins comme une élucubration organisée autour du mythe progressiste. Non, Dantec tenait d’abord la science-fiction comme l’avenir de toute littérature, c’est-à-dire comme une avant-garde et comme un formidable laboratoire, où l’exigence stylistique et l’imaginaire s’entrelacent autour de la métaphysique. Il faut dire qu’il a été à bonne école : élevé dans les années 60, il a connu l’essor des premières collections entièrement dédiées au genre, notamment la collection Chute Libre créée par Gérard Lebovici et qui démocratisa en France des plumes aussi radicales que Roger Zelazny, Philip José Farmer ou Theodore Sturgeon. Des Américains volontiers tournés vers le psychédélisme et pour qui la SF n’était pas tant un genre qu’un puissant adjuvant cognitif. C’est pourquoi, pour son premier roman Dantec se tourne naturellement vers la SF, et pas n’importe laquelle, « une SF à haute densité philosophique », d’après les dires de l’intéressé. On n’en saura pas beaucoup plus sur ce manuscrit qui a été refusé un peu partout. Trop long, trop laborieux, trop ambitieux sûrement, le manuscrit tapera tout de même dans l’œil de Jean-Bernard Pouy et de Patrick Raynal qui lui proposent d’écrire pour la Série Noire. Dantec a le nez creux : il a bien conscience qu’il s’agira d’une œuvre alimentaire, mais ça tombe bien : il a besoin de manger. Il est au chômage, il vit d’expédients et arrive au terme d’une carrière de musicien qui n’a pas vraiment eu le succès escompté. En somme, il n’a pas grand-chose à perdre. Si la Sirène Rouge est un pur exercice de style, et se conforme assez linéairement aux tropes du polar des années 90, on y trouve quand même quelques purs morceaux de Dantec : un style qui doit beaucoup à ses influences américaines – James Ellroy en tête – un souffle cinématographique (porté par une intrigue menée à 100 à l’heure, en forme de road-movie barbare) et déjà une clairvoyance redoutable lorsqu’il s’agit de portraitiser les bas-fonds de l’espèce humaine : traite des blanches, prostitution de mineurs, et description hallucinée d’une Europe à bout de souffle, régentée par une guerre invisible, néo-maffieuse.
Entrée en matière noire
Dantec l’a reconnu lui-même : se plier au genre du polar, et au sous-genre encore plus niché de la « Série Noire », lui a certainement permis d’affûter son style, et surtout d’être lu par le plus grand nombre. Encouragé par ce succès – et par un grand Prix au festival de Cognac, le romancier passe à la vitesse supérieure avec Les Racines du Mal, que beaucoup considèrent comme son véritable premier roman, si ce n’est comme son chef-d’œuvre, tant il agrège toutes les obsessions de l’auteur et de son époque : « C’était la volonté d’écrire un livre de terreur contemporaine et donc de partir sur les données du problème tel que le xxe siècle nous les a léguées. Les rapports entre la terreur, la technique, le verbe, les jeux, le logos, l’imagination, les mass media, la psychiatrie ». Les Racines du Mal commence comme un roman noir plutôt classique : un cogniticien est engagé par la police pour se lancer aux trousses d’un serial killer insaisissable et particulièrement diabolique. Il s’aidera d’une IA (nommé « neuromatrice » en hommage à William Gibson) pour le débusquer – commandant à l’algorithme d’adopter les méthodes du tueur pour mieux les comprendre de l’intérieur. Évidemment, rien ne se passera comme prévu. Outre qu’il prouve ici qu’il est un conteur hors pair – Les Racines du Mal, malgré son épaisseur, est un véritable « page turner » – Dantec est sans doute le premier (bien avant le Christopher Priest des Extrêmes) à montrer autant de souplesse dans le mélange des genres, aussi à l’aise dans la description des zones pavillonnaires assoupies et de ses blancs sur la carte, fascination qu’il partage avec Michel Houellebecq – que dans l’anticipation et la description d’une France dystopique qui ressemble furieusement à la France d’aujourd’hui… Une œuvre parfois éprouvante, traversée de visions de cauchemars, où déjà se dessine l’obsession de l’auteur pour les figures du Mal absolu : on n’avait pas connu une telle plongée dans la fosse septique de l’âme humaine depuis, au bas mot, Le Dahlia Noir. Avec Babylone Babies et son anti-héros culte, ancien mercenaire ayant officié à Sarajevo, aux trousses de deux jumelles « augmentées » qui possèdent les clés de l’évolution, Maurice Dantec pousse tous les potards du cyberpunk à fond : un monde fatalement proche du nôtre, une matière romanesque protéiforme qui refuse d’emblée toute psychologisation de bazar. Entre l’épopée et la tradition épistolaire, les deux sources du roman occidental, une troisième voie est possible : la sienne.
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Vers l’espace, et au-delà
Si Maurice Dantec a conscience d’avoir sans doute écrit le « roman pop » ultime, son exil au Canada, le regard qu’il porte sur une France dépossédée, mais aussi sa quête mystique personnelle et son utilisation « thérapeutique » des drogues le pousse à aller toujours plus loin. Pour les plus frileux, le Dantec « lisible » s’arrête à Babylon Babies. Pour les dantecquiens de l’extrême, il commence avec Villa Vortex. Grand roman raté pour certains – on peut comparer encore une fois Dantec à Bloy pour sa propension à rater superbement ses romans, à force de digressions, de fusion des régimes de discours et d’incises pamphlétaires – Villa Vortex est en quelque sorte la pierre philosophale de l’avant-garde dantecquienne. Nourri par les réflexions quotidiennes qu’il compile dans son Théâtre des Opérations, Villa Vortex pulvérise la concurrence, y compris américaine, et invente ce que Dantec appellera, avec la morgue qu’on lui connaît parfois, la « thermodynamique transfictionnelle ». Dégoûté par l’inertie du roman français (« le roman moderne autosubjectif français est depuis trente ans la risée de tous ceux qui par le monde se piquent encore d’attendre quelque chose de la littérature »), le Français (désormais naturalisé canadien) commence par poser les bases d’une intrigue « classique » de polar cyberpunk, mettant en scène un duo de flics québécois aux prises avec une serial killer qui laisse de curieux éléments électroniques dans les cadavres de ses victimes… plus encore que dans Les Racines du Mal, les figures du serial killer et celle du flic sont traitées comme des archétypes. Peu à peu, le roman devient pur Logos – pas loin du chef-d’œuvre de Philip K. Dick, Ubik : ou comment, à partir d’une littérature populaire qui fait mine d’accumuler les clichés, quelque chose d’autre se passe, qui s’écrit sous nos yeux, et qui n’est plus vraiment de la littérature, mais un Verbe transfigurateur. Le dernier tiers du livre s’enfonce sous nos yeux dans une sorte de théogonie où les intuitions mystiques de Dantec semblent se livrer une bataille furieuse, déterminant son rapport « augustinien » au catholicisme, mais aussi ses tentations marcionistes ou kabbalistiques. La suite du « Liber Mundi », le nom de ce cycle, entérinera cette spéculation, jusqu’à la folie – avec un Metacortex presque illisible qui donne vraiment l’impression au lecteur de s’abîmer dans la folie, après les échecs relatifs de Cosmos Inc. et Grande Jonction. Avec Comme le fantôme d’un jazzman dans la station Mir en déroute, Dantec s’essaye au pastiche science-fictif des années 70 – mais toujours avec son obsession pour le monde orbital (pour lui l’Europe est déjà, politiquement et spirituellement, en orbite autour de la Terre). Satellite Sisters retrouve une certaine cohérence mais son ultime roman, Les Résidents, bégaie son obsession du mal autour d’un remake un peu poussif de l’affaire Natasha Kampusch. Peu importe : le sillage laissé par le pape du cyberpolar reste abrasif, et si Dantec a quitté le monde, le monde, par de nombreux aspects, a rejoint Dantec.




