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Henri Quantin : éviter la confusion entre l’homme et le prêtre

Dans « L’Église des pédophiles », Henri Quantin se penche sur les scandales qui ont secoué l’institution romaine et les récupérations politiques qui en ont été faites par ses détracteurs. Rappelant la nécessité du devoir de vérité, il plaide pour un « surcléricalisme » qui permettrait de tenir tout à la fois les dimensions sacrée et humaine du prêtre.

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Vous consacrez un gros ouvrage non seulement aux fautes de l’Église vis[1]à-vis de la pédophilie, mais aussi et surtout à la récupération inique faite par ses contempteurs. Pour commencer, est-ce qu’on n’en a pas marre de parler de pédophilie ?

Si on compare au virus, le sujet est redevenu presque original ! Plus sérieusement, si parler de la pédophilie consiste à se complaire dans des récits sordides, voire à jouir par procuration, je suis d’accord avec vous. Si c’est ajouter un volume à ce que Bloy appelait « la balistique des lieux communs de l’apostasie » (c’est parce que les prêtres ne sont pas mariés, c’est parce que la chasteté crée des frustrés à la chaîne, c’est parce qu’Anne Soupa n’était pas primate des Gaules), je vous suis aussi. Mais, justement, il ne faut pas abandonner le terrain aux récupérateurs en tout genre. Au-delà du fait divers, toutes les affaires m’amènent à parler du mystère du Mal, de la différence entre la personne de l’Église et son personnel, du rapport toujours tendu entre la nature et la grâce, de l’oubli des enjeux spirituels du charnel…, du catholicisme, en somme, quand il n’est pas réduit à une ONG. C’est le double sens de mon sous-titre : sans fin, le procès médiatique jusqu’au ras-le-bol, certes, mais sans fin aussi, le mystère du Mal qui rend l’Église pleine de souillures. Ce ne sont pas les numéros verts « SOS pédophilie » affichés sur toutes les portes qui changeront les choses.

Vous citez Benoît xvi qui écrivait que si la pédophilie est une maladie qui frappe des individus « pour qu’elle puisse devenir si active et s’étendre ainsi, il a aussi fallu un environnement spirituel dans lequel les fondamentaux de la théologie morale, le bien et le mal, étaient mis en doute au sein même de l’Église ». À quoi, où et quand remonte la faute de l’Église, selon vous ?

Il est bon, en effet, de commencer par préciser que Benoît XVI n’a jamais prétendu que la crise de la théologie morale expliquait tout. Certains lui ont fait sur ce point des procès malhonnêtes, qui démontraient surtout qu’ils ne l’avaient jamais lu. Pour la faute de l’Église, il faut bien distinguer deux choses : les abus sexuels en eux-mêmes et la tendance à les dissimuler ou à en minimiser la gravité. Des clercs indignes, il y en a évidemment toujours eu. Il suffit de lire Le livre de Gomorrhe, écrit au XIe siècle par saint Pierre Damien : directeurs spirituels qui abusent de leurs dirigés, clercs qui se confessent mutuellement après avoir « répandu la semence » ensemble – Pierre Damien distingue quatre manières de le faire, je laisse le lecteur imaginer – et peut[1]être même évêques « qui se souillent avec des quadrupèdes » !

Dans les attitudes des clercs, s’aligner sur le monde plus que sur l’Évangile est une tentation permanente, avec ou sans papes Borgia

Benoît XVI n’ignore donc pas, évidemment, que la pédophilie des clercs n’est pas née au XXe siècle. En revanche, il repère à partir des années 50, y compris dans les séminaires, un relativisme moral qui va triompher de plus en plus dans les années 60-70. On est étonné de voir à quel point certains commentateurs autorisés passent absolument sous silence cet « environnement spirituel » et préfèrent tirer sur leurs cibles anachroniques habituelles : la psychorigidité morale, le néo-thomisme et, bien sûr, le jansénisme. On les sent prêts, plus de trois siècles après, à prêter main-forte aux opérations de Louis XIV pour déterrer les cadavres. À propos de Preynat, Mgr Decourtray écrivait aux parents d’un scout abusé, futur co-fondateur de La Parole Libérée : « Le “coupable” n’est qu’une victime que je vais tenter de libérer ». Les guillemets en disent long sur sa vision du mal.

Que l’Église se modèle sur l’esprit du temps, « c’est à peu près toujours sa faute la plus grave », écrivez-vous. Est-ce cela qui lui est arrivé au cours des 70 dernières années, plus que naguère, ou différemment ?

« Ne prenez pas pour modèle le monde présent », disait déjà saint Paul, qui se souvenait que le Christ était, selon saint Luc, « signe de contradiction ». « Contra dicere », c’est parler contre : cela exclut de caresser les puissants dans le sens du poil ou de transformer les sondages d’opinion en nouveau magistère. Dans les attitudes des clercs, s’aligner sur le monde plus que sur l’Évangile est une tentation permanente, avec ou sans papes Borgia. En revanche, l’ampleur du relativisme envers le contenu du dépôt de la Foi est sans doute propre à notre modernité. Chesterton constatait une rupture : à l’hérétique un peu honteux, qui tentait encore de montrer que sa doctrine était compatible avec la tradition, s’est substitué un hérétique fer de l’être, qui sourit au public en guettant les applaudissements. La différence serait donc, comme Étienne Gilson le disait de l’après-concile, que nous sommes désormais dans « un temps où le laïc ne sait plus ce que croit le prêtre qui lui parle ». C’est aussi le moment où la pastorale a cessé de parler du sexe comme le lieu d’un combat pour une sanctification. Au lieu de cela, silence prudent pour ne pas paraître démodé ou soumission aux slogans de la libération et de l’épanouissement personnel.

Lire aussi : Enquête : l’Église en banqueroute ?

Votre livre tourne finalement autour du « cléricalisme », terme remis à la mode pour s’en défier par François. Quel est le cléricalisme hier et aujourd’hui, est-il un, ou se déguise-t-il sous divers manteaux ?

« Le cléricalisme, voilà l’ennemi » ! On se souvient du cri de Gambetta. Au XIXe, le sens était clair : moins il y aura de prêtres, mieux la société se portera. Je rappelle au pape François le mot d’un auteur qu’il cite par ailleurs volontiers, Léon Bloy : « Cléricalisme est un mot vague et lâche, une pourriture de mot que je rejette avec dégoût. » Je veux bien que le mot puisse avoir un sens différent aujourd’hui, visant l’aura excessive du prêtre – nouveau combat périmé – mais on est en droit de s’étonner que la critique soit reprise sans examen par une bonne partie de la presse chrétienne. À croire certains, la solution aux abus sexuels serait que tout le monde appelle son curé Bernard. Quand l’appel à lutter contre le cléricalisme est un slogan consensuel à l’intérieur de l’Église, cela signifie sans doute que le mot n’a plus aucun sens. Ou alors le cléricalisme nouveau est celui des équipes paroissiales qui sont aussi autoritaires que les anciens curés qu’elles dénoncent[...]

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