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Henri Quantin : éviter la confusion entre l’homme et le prêtre

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Publié le

16 juin 2021

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Dans « L’Église des pédophiles », Henri Quantin se penche sur les scandales qui ont secoué l’institution romaine et les récupérations politiques qui en ont été faites par ses détracteurs. Rappelant la nécessité du devoir de vérité, il plaide pour un « surcléricalisme » qui permettrait de tenir tout à la fois les dimensions sacrée et humaine du prêtre.

Vous consacrez un gros ouvrage non seulement aux fautes de l’Église vis-à-vis de la pédophilie, mais aussi et surtout à la récupération inique faite par ses contempteurs. Pour commencer, est-ce qu’on n’en a pas marre de parler de pédophilie ?

Si on compare au virus, le sujet est redevenu presque original ! Plus sérieusement, si parler de la pédophilie consiste à se complaire dans des récits sordides, voire à jouir par procuration, je suis d’accord avec vous. Si c’est ajouter un volume à ce que Bloy appelait « la balistique des lieux communs de l’apostasie » (c’est parce que les prêtres ne sont pas mariés, c’est parce que la chasteté crée des frustrés à la chaîne, c’est parce qu’Anne Soupa n’était pas primate des Gaules), je vous suis aussi. Mais, justement, il ne faut pas abandonner le terrain aux récupérateurs en tout genre. Au-delà du fait divers, toutes les affaires m’amènent à parler du mystère du Mal, de la différence entre la personne de l’Église et son personnel, du rapport toujours tendu entre la nature et la grâce, de l’oubli des enjeux spirituels du charnel…, du catholicisme, en somme, quand il n’est pas réduit à une ONG. C’est le double sens de mon sous-titre : sans fin, le procès médiatique jusqu’au ras-le-bol, certes, mais sans fin aussi, le mystère du Mal qui rend l’Église pleine de souillures. Ce ne sont pas les numéros verts « SOS pédophilie » affichés sur toutes les portes qui changeront les choses.

Vous citez Benoît xvi qui écrivait que si la pédophilie est une maladie qui frappe des individus « pour qu’elle puisse devenir si active et s’étendre ainsi, il a aussi fallu un environnement spirituel dans lequel les fondamentaux de la théologie morale, le bien et le mal, étaient mis en doute au sein même de l’Église ». À quoi, où et quand remonte la faute de l’Église, selon vous ?

Il est bon, en effet, de commencer par préciser que Benoît XVI n’a jamais prétendu que la crise de la théologie morale expliquait tout. Certains lui ont fait sur ce point des procès malhonnêtes, qui démontraient surtout qu’ils ne l’avaient jamais lu. Pour la faute de l’Église, il faut bien distinguer deux choses : les abus sexuels en eux-mêmes et la tendance à les dissimuler ou à en minimiser la gravité. Des clercs indignes, il y en a évidemment toujours eu. Il suffit de lire Le livre de Gomorrhe, écrit au XIe siècle par saint Pierre Damien : directeurs spirituels qui abusent de leurs dirigés, clercs qui se confessent mutuellement après avoir « répandu la semence » ensemble – Pierre Damien distingue quatre manières de le faire, je laisse le lecteur imaginer – et peut-être même évêques « qui se souillent avec des quadrupèdes » !

Dans les attitudes des clercs, s’aligner sur le monde plus que sur l’Évangile est une tentation permanente, avec ou sans papes Borgia

Benoît XVI n’ignore donc pas, évidemment, que la pédophilie des clercs n’est pas née au XXe siècle. En revanche, il repère à partir des années 50, y compris dans les séminaires, un relativisme moral qui va triompher de plus en plus dans les années 60-70. On est étonné de voir à quel point certains commentateurs autorisés passent absolument sous silence cet « environnement spirituel » et préfèrent tirer sur leurs cibles anachroniques habituelles : la psychorigidité morale, le néo-thomisme et, bien sûr, le jansénisme. On les sent prêts, plus de trois siècles après, à prêter main-forte aux opérations de Louis XIV pour déterrer les cadavres. À propos de Preynat, Mgr Decourtray écrivait aux parents d’un scout abusé, futur co-fondateur de La Parole Libérée : « Le “coupable” n’est qu’une victime que je vais tenter de libérer ». Les guillemets en disent long sur sa vision du mal.

Que l’Église se modèle sur l’esprit du temps, « c’est à peu près toujours sa faute la plus grave », écrivez-vous. Est-ce cela qui lui est arrivé au cours des 70 dernières années, plus que naguère, ou différemment ?

« Ne prenez pas pour modèle le monde présent », disait déjà saint Paul, qui se souvenait que le Christ était, selon saint Luc, « signe de contradiction ». « Contra dicere », c’est parler contre : cela exclut de caresser les puissants dans le sens du poil ou de transformer les sondages d’opinion en nouveau magistère. Dans les attitudes des clercs, s’aligner sur le monde plus que sur l’Évangile est une tentation permanente, avec ou sans papes Borgia. En revanche, l’ampleur du relativisme envers le contenu du dépôt de la Foi est sans doute propre à notre modernité. Chesterton constatait une rupture : à l’hérétique un peu honteux, qui tentait encore de montrer que sa doctrine était compatible avec la tradition, s’est substitué un hérétique fer de l’être, qui sourit au public en guettant les applaudissements. La différence serait donc, comme Étienne Gilson le disait de l’après-concile, que nous sommes désormais dans « un temps où le laïc ne sait plus ce que croit le prêtre qui lui parle ». C’est aussi le moment où la pastorale a cessé de parler du sexe comme le lieu d’un combat pour une sanctification. Au lieu de cela, silence prudent pour ne pas paraître démodé ou soumission aux slogans de la libération et de l’épanouissement personnel.

Lire aussi : Enquête : l’Église en banqueroute ?

Votre livre tourne finalement autour du « cléricalisme », terme remis à la mode pour s’en défier par François. Quel est le cléricalisme hier et aujourd’hui, est-il un, ou se déguise-t-il sous divers manteaux ?

« Le cléricalisme, voilà l’ennemi » ! On se souvient du cri de Gambetta. Au XIXe, le sens était clair : moins il y aura de prêtres, mieux la société se portera. Je rappelle au pape François le mot d’un auteur qu’il cite par ailleurs volontiers, Léon Bloy : « Cléricalisme est un mot vague et lâche, une pourriture de mot que je rejette avec dégoût. » Je veux bien que le mot puisse avoir un sens différent aujourd’hui, visant l’aura excessive du prêtre – nouveau combat périmé – mais on est en droit de s’étonner que la critique soit reprise sans examen par une bonne partie de la presse chrétienne. À croire certains, la solution aux abus sexuels serait que tout le monde appelle son curé Bernard. Quand l’appel à lutter contre le cléricalisme est un slogan consensuel à l’intérieur de l’Église, cela signifie sans doute que le mot n’a plus aucun sens. Ou alors le cléricalisme nouveau est celui des équipes paroissiales qui sont aussi autoritaires que les anciens curés qu’elles dénoncent.

Vous plaidez pour un surcléricalisme : de quoi s’agit-il ?

Huysmans parlait de « surnaturalisme » pour désigner un naturalisme qui ne nie pas la grâce. Il forge ce terme contre son maître Zola qui ne voit en l’homme que la bête, mais aussi contre les confesseurs sulpiciens spiritualistes qui oublient la pesanteur de la chair. Mon but est de tenir ensemble la Grâce offerte par le prêtre et le péché de l’homme qui se cache sous la soutane. Chez la plupart des commentateurs autorisés, dénoncer l’aura sacrée du prêtre aboutit de facto à une banalisation de l’Eucharistie. J’appelle « surcléricalisme » le fait de rendre pleinement hommage à la grandeur de l’action du prêtre à l’autel, tout en n’oubliant pas l’homme qu’il est le reste du temps. Le but est de ne pas se tromper d’aura, en délimitant clairement les moments où le prêtre agit in persona Christi. Maritain distinguait les actions pour lesquelles le prêtre est « cause instrumentale » de l’Église et celles où il agit « comme cause propre ». Si vous confondez les deux, vous risquez soit d’idolâtrer Preynat, soit de faire de l’Eucharistie un pique-nique sympa, bien que pas très copieux, avec votre copain Bernard.

J’appelle « surcléricalisme » le fait de rendre pleinement hommage à la grandeur de l’action du prêtre à l’autel, tout en n’oubliant pas l’homme qu’il est le reste du temps

Le surcléricalisme évite la confusion entre l’homme et le prêtre : ni sacralisation de l’homme (puisque cet homme est prêtre, je me soumets même quand il me viole), ni désacralisation du prêtre (puisque ce prêtre est un homme comme les autres, ce qu’il fait peut être fait par n’importe qui). La poétesse Marie-Noël a écrit ces mots de feu : « Ne considérer le prêtre qu’à l’autel : dans la Grâce, par la Grâce, pour la Grâce. Mais éviter habituellement les gens d’Église. C’est un danger pour le jugement, la pensée et même pour les simples opinions que de fréquenter trop de choses infaillibles. »

Le mal est toujours un scandale, mais quand il s’abrite dans l’ombre de la sainte Église, il devient un scandale supérieur : comment en guérir, comment guérir les affligés, redonner confiance dans les hommes d’Église et finalement déployer un catholicisme du futur, comme disait le cher Dantec ?

Je n’aime pas beaucoup la formule « catholicisme du futur ». Elle risque de faire oublier que le catholique n’est pas d’abord un homme tourné vers l’avenir : le disciple du Christ croit que Dieu peut lui redemander sa vie ce soir, il sait que la fin du monde peut avoir lieu avant que cette revue ne paraisse. L’essentiel est de répondre à l’exigence du présent. C’est ce que suggérait Péguy, je crois, quand il s’en prenait à la « philosophie de caisse d’Épargne ». Je préfère donc parler de l’Église éternelle, ce qui ne signifie évidemment pas intemporelle. Ceci dit, pour répondre à votre question, je vais citer la très belle postface que m’a offerte le père Augustin Lafay, qui est pour moi, comme ancien chef scout et comme prêtre, une sorte d’antidote lumineux à tous les Preynat du monde : « L’Église ne se conduit pas comme l’Église du Christ quand elle se borne à régler les difficultés ou les drames qu’elle rencontre comme la direction des ressources humaines d’une multinationale ou une administration centrale, à grand renfort de rapports, de dialogue social et de réglementation. On peut et on doit bien sûr améliorer et réformer sévèrement les procédures de discernement, de formation et d’accompagnement des prêtres, des religieuses et des religieux. Il revient bien sûr aux responsables de prendre des décisions et de s’y tenir. Qui ne serait d’accord avec cela ? […] Mais l’Église n’est à la hauteur de sa vocation que lorsqu’elle la considère à hauteur d’éternité. »

Retrouver le sens de la détestation du péché, la valeur de la pénitence et la nécessité de la réparation serait un premier pas, en lien avec une proclamation explicite des fins dernières

Autrement dit, tout autant que le sens de la justice, c’est le sens du surnaturel qui a trop souvent manqué dans ces affaires : le péché n’est pas moins grave que les fautes contre le Code civil. Une première nécessité serait de ne plus réduire la confession à l’aveu et à l’absolution. Retrouver le sens de la détestation du péché, la valeur de la pénitence et la nécessité de la réparation serait un premier pas, en lien avec une proclamation explicite des fins dernières. Les prêtres coupables pourraient donner l’exemple, en sortant d’une culture de l’excuse. Le curé d’Uruffe, après avoir tué sa maîtresse et l’enfant qu’elle attendait, a passé vingt-deux ans en prison, puis trente ans en pénitence à l’abbaye de Kergonan. Il témoigne ultimement d’une Église qui affronte réellement le scandale du mal. Cela, je n’en ai pas marre d’en parler…

L’Église des pédophiles d’Henri Quantin
Éditions du Cerf, 380p., 20€

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