En 2017 sortait Dunkirk, le film de Christopher Nolan qui retrace l’évacuation des troupes alliées des plages et du port de Dunkerque, entre le 26 mai et le 3 juin 1940, après leur encerclement par l’armée allemande. Dans le film de Nolan, magnifique par ailleurs, seuls quelques plans rappellent la résistance héroïque des 40 000 soldats français qui défendirent le périmètre de Dunkerque jusqu’à épuisement des munitions et dont pas un seul ne put embarquer vers le Royaume-Uni. Alors que je faisais part de cette injustice à un ami québécois, il me fit cette réplique cruelle mais implacable : « Vous voulez un film qui retrace l’héroïque résistance des troupes françaises à Dunkerque? Pourquoi vous ne le faites pas ? » Pourquoi en effet? Parce qu’il semble impossible en France, quand on évoque la Seconde Guerre mondiale ou l’Occupation, d’échapper à l’excès ou à la falsification, bref à l’idéologisation.
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En témoigne l’acharnement d’Éric Zemmour, ex-futur-candidat au second tour de l’élection présidentielle 2022, depuis la sortie de son livre, Le Suicide Français, en novembre 2014, à prétendre que le régime de Vichy a tout fait pour sauver les juifs français des griffes des nazis, une obsession d’autant plus incompréhensible qu’elle reprend presque trait pour trait la thèse du « glaive et du bouclier » défendue il y a plus de 75 ans par l’avocat Jacques Isorni au procès de Pétain, reprise et théorisée par l’historien Robert Aron dans son Histoire de Vichy publiée en 1954 : Pétain a fait tout son possible pour atténuer les malheurs des Français, y compris juifs, pendant que de Gaulle préparait la reconquête. En 1954, la thèse de l’ancien résistant Robert Aron en avait déjà surpris plus d’un. Dès 1966, elle était contredite par l’historien Henri Michel, dans Vichy, année 1940, et, la même année, par l’historien allemand Eberhard Jäckel dans La France dans l’Europe de Hitler, puis par l’Américain Robert Paxton dans La France de Vichy, publié en France en 1973.
L’ouvrage de Paxton a marqué les esprits parce qu’il ouvre, à partir des années 1970, une ère de la repentance qui répond dans ses excès à la période de déni représentée par les années 1950-60. Paxton n’a pourtant fait que reprendre la démarche de Jäckel et comblé les lacunes de l’étude d’Aron en s’appuyant sur les archives allemandes, en plus des archives de Vichy. Les conclusions des historiens depuis Jäckel ou Paxton restent irréfutables: Vichy n’a pas sauvé les juifs français, c’est une partie de la population qui l’a fait en dépit du régime de Pétain. L’ouvrage publié aujourd’hui par l’historien Jacques Semelin, L’Énigme Française, le démontre de manière implacable et établit de façon plus claire encore comment de simples citoyens, des fonctionnaires, des gendarmes mais aussi des membres du clergé catholique, dont Semelin souligne le rôle essentiel, ont contribué à sauver des griffes des Allemands et de Vichy celles et ceux qui étaient promis à la déportation. En cela, le travail de Jacques Semelin prend le contrepied non seulement des thèses défendues par Éric Zemmour mais s’oppose aussi aux excès de la rhétorique de la culpabilisation, à l’image de Jacques Chirac, qui évoquait, dans son discours de 1995, la « faute collective » des Français, deux relectures du passé qui se conjuguent pour faire de l’histoire un otage de l’idéologie, qu’elle soit celle de la repentance ou d’une incompréhensible culture de l’excuse.
Le travail des historiens comme Jacques Semelin rend, lui, justice au rôle joué par l’armée des anonymes qui ont sauvé des vies et l’honneur bafoué du pays
En attendant que le cinéma français rende à nouveau hommage aux soldats de Dunkerque et aux héros anonymes de l’Occupation, on se consolera avec L’Armée des ombres, de Jean-Pierre Melville (1969) ou Week-end à Zuydcoote, d’Henri Verneuil (1964). Mais en attendant que nous ayons enfin soldé nos comptes avec cette mémoire impossible, le travail des historiens comme Jacques Semelin rend, lui, justice au rôle joué par l’armée des anonymes qui ont sauvé des vies et l’honneur bafoué du pays, envers et contre la politique de collaboration du régime de Vichy. N’en déplaise aux histrions médiatiques et politiques dont le « patriotisme » revendiqué est décidément toujours contredit par leurs incompréhensibles obsessions.
Une énigme française. Pourquoi les trois-quarts des juifs de France n’ont pas été déportés, Jacques Semelin, Albin Michel, 210 p., 19€






