Passer une nuit aux urgences de Lariboisière c’est – un peu – expérimenter les sensations d’Ellis Island… L’espoir en moins ! Dans le cas où vous vous trouvez près de la bastille hygiénique qu’est l’hôpital public, si votre état vous en laisse encore l’opportunité, il serait peut-être bon de songer à traîner votre carcasse ailleurs ! Surtout si vous êtes un tantinet frileux sur les expériences sociales interlopes. Imaginez un mastodonte d’acier en train de sombrer ou les contours d’une clinique perdue dans les brouillards de la lointaine URSS;
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La première pièce est une longue salle – blanche et vide – avec – ici et là – quelques sièges épars sur lesquels attendent une dizaine d’individus. La mâchoire de guingois et la joue fendue d’un coup de couteau, un revendeur fait les cent pas. Le pansement du type pendouille et des petits caillots rouges coagulent au bout. De cette impressionnante blessure ne sortiront que des insultes en direction d’un infirmier antillais : « Soigne-moi chien de Français ! Y en a décidément que pour les Gaulois ici ! » Blasé, l’ambulancier hausse les épaules et s’en va. Pendant ce temps une éducatrice traine après elle un adolescent mutique, ils ne se regarderont ni n’échangeront pas plus de deux ou trois mots sur les huit heures d’attente.
Il n’est que 16 heures, vous n’en êtes qu’à la première salle et la lumière rentre encore. Au fond, l’espoir persiste. Vous franchissez le second seuil, il est 19 heures et la lumière naturelle tient encore bon et éclaire – timide – une armada de malheureux. L’attente, loin d’être terminée, se renouvelle, mais (déjà) l’espoir semble chose un peu plus lointaine. Des policiers surgissent, traînant après eux – qui la victime, qui le bourreau. Les deux montrent des marques de morsure. Compliqué de comprendre.
L’attente, loin d’être terminée, se renouvelle, mais (déjà) l’espoir semble chose un peu plus lointaine.
Janus (appelons-le ainsi puisque sa tête est tranchée en deux) commence à donner d’inquiétants signes de démence et se met à héler chaque infirmière qui a le malheur de passer à proximité. Mais telles des ombres suivant un parcours prédéterminé le long du Styx, ces dernières ne s’arrêtent jamais. Les heures passent et la fatigue grandit. L’esprit, pour passer le temps, commence à s’occuper de menues choses ; de quelle profondeur sont les fissures qui parcourent ce mur ? Quel âge peut bien avoir cette ampoule qui vacille par intermittence au bout de son fil ?
Troisième cercle, il est 22 heures passées. La lumière n’est plus et c’est désormais sans elle que vous sonderez l’horreur du navire échoué. À partir de là, s’entassent les cas les plus sérieux. Brancards et perfusions sont de sortie. Ici commence la maladie, la vraie, la « triée ». Une Maghrébine hurle de douleur et ses cris couvrent par intermittence la rumeur des ventilateurs. Un peu plus loin, des toxicos chavirent et s’abîment dans leurs délires. Un sans-abri tente
de fuir et arrache ses perfusions, son sang arrose les six infirmiers qui tentent de le ceinturer mais rien ni personne n’y fait. De guerre lasse, on laisse le furieux ressortir dans la nuit. Une infirmière, seule, éponge les traînées de sang. Dans le coin, un maniaque la regarde faire et ricane, exhibant par à-coups son membre fatigué.
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Est-ce donc cela l’hôpital français qui fait envie à tous nos voisins européens? Une civière oubliée, des linges souillés, des patients qui trébuchent tandis que, derrière une porte en verre, se devine une perspective embrouillée de boyaux assombris. Un câble sans gaine tombe du plafond tel un python qui se tortillerait au-dessus de la canopée. Un infirmier traverse, hagard, ce chaos. Sa démarche est lente, son dos voûté « Des années que cet hôpital existe sous forme de tranchées ! ». Oui, il y a un peu de ça. La boue en moins. Et encore, peut-être est-ce parce que nous n’étions pas un jour de pluie.





