Votre livre est construit sur un paradoxe : la chasse serait une pratique légitime bien qu’« intrinsèquement inutile ». Qu’entendez-vous par là ?
Longtemps, face aux remises en cause qui lui étaient adressées, le monde de la chasse a usé de deux options : soit demeurer discret, soit avancer que la chasse est légitime parce qu’utile. La politique de la chaise vide n’étant jamais une solution, la seconde option s’est largement imposée. Or, dans notre essai, et à partir de ce que nous vivons en tant que chasseurs, nous nous sommes posé la question suivante : pourquoi chasse-t-on encore, aujourd’hui, sous nos latitudes ? Assurément pas pour nous nourrir : certains gibiers peuvent être consommés, d’autres non – et la fourniture d’aliments carnés est depuis longtemps l’affaire de l’élevage. Chasse-t-on pour réguler des espèces ? Pas plus – notamment parce que bien des espèces chassables ne nécessitent aucune régulation.
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Et puis, qu’adviendrait-il de la chasse si le besoin de réguler ne se faisait plus sentir ? C’est une vraie question. Chasse-t-on pour entretenir les écosystèmes, faire office de sentinelle sanitaire ? Non. Toutes ces réponses sont lacunaires, parce qu’elles confondent les effets et la cause. La chasse est utile à la cité, indiscutablement, mais cette utilité est toujours la conséquence du fait que la chasse est d’abord, essentiellement, sous nos latitudes du moins, une passion. C’est cette passion inscrite au cœur de l’homme et qui fonde sa légitimité que nous avons essayé de décrire. Nous parlons bien de légitimité au sens fort, c’est-à-dire sur le très long terme. Au reste, si, pour nous, la chasse est légitime bien avant que d’être légale parce qu’utile, c’est précisément au sens où l’art l’est, ou devrait l’être.
« Codifié, l’acte de chasse reproduit, en le sublimant, ce qui se passe dans la nature. » Mais en quoi cette reproduction de l’animalité et de la prédation vous semble-t-elle bonne et nécessaire ?
Le rapport à la nature et à l’animal sauvage est de plus en plus biaisé, fantasmatique. Nous avons tendance à vouloir briser les frontières qui nous séparent d’eux : l’homme ne serait rien d’autre qu’un élément du grand Tout ; ce qu’il partage avec l’animal, sa « sensibilité », devrait être premier. Nous plaidons, quant à nous, pour deux choses : d’abord, conserver l’altérité radicale de la nature, et cesser, comme c’est dorénavant trop souvent le cas, de vouloir la réduire à nos catégories, particulièrement morales ; ensuite, et c’est lié, souligner que certaines lois, quoiqu’on puisse en penser, continuent de se dégager de l’observation purement empirique de la nature – parmi elles, la prédation. Celle-ci n’est pas secondaire, mais essentielle ! Point important :
le rapport prédateur/proie n’est pas réductible au rapport bourreau/victime !
Le rapport à la nature et à l’animal sauvage est de plus en plus biaisé, fantasmatique. Nous avons tendance à vouloir briser les frontières qui nous séparent d’eux : l’homme ne serait rien d’autre qu’un élément du grand Tout ; ce qu’il partage avec l’animal, sa « sensibilité », devrait être premier.
Partant de ce constat, que fait le chasseur ? Il imite le prédateur naturel, et retrouve ainsi en soi, pour un moment, mais pour un moment seulement, l’instinct qui anime ce dernier. C’est une incursion dans l’animalité. Cependant, la puissance de destruction du plus redoutable animal n’étant pas commensurable avec celle de l’homme, nous avons, avec le temps, sublimé cette pulsion : nous nous sommes imposé des codes, des règles, et par ailleurs octroyé l’aide d’auxiliaires – le chien, au premier chef – qui ont contribué et contribuent depuis à parfaire cette sublimation. Le fait que nombre de gens aient de la peine à comprendre ou à accepter ce long processus de sublimation ne l’invalide pas. On peut dire que, de nos jours, le chasseur est le dernier homme à « user » de la nature sauvage en en respectant profondément les lois. Voilà pourquoi la chasse est à la fois culture et nature : c’est ce qui fait sa grandeur à nos yeux. Si elle est « bonne » et « nécessaire », pour reprendre vos mots, c’est sans doute parce qu’elle nous rappelle d’où nous venons. Les émotions qu’elle procure, ici et maintenant, nous rapprochent de celles des tout premiers hommes – reconnaissons que cela n’est pas rien !
Beaucoup reprochent aux chasseurs de prétendre aimer la nature tout en tuant des animaux. Pourquoi la mise à mort est-elle nécessaire ? Que faites-vous de la « sentience » des animaux ?
Le philosophe espagnol Ortega y Gasset a écrit : « On ne chasse pas pour tuer ; on tue, parfois, pour avoir chassé. » Tout est dans ce mot. L’acte de chasse – à l’affût, à l’approche, à l’arrêt, en battue – est toujours l’expression d’une quête, et c’est précisément cette quête qui est importante, dont le fait de donner la mort n’est que la conclusion. Cela étant, si le fait de ne pas tirer – ou de gracier, en vénerie – fait partie de la chasse, c’est la possibilité de tuer le gibier, à la loyale s’entend, qui donne tout son sens à la quête. Le no-kill, très en vogue dans l’univers de la pêche, serait une absurdité dans celui de la chasse. Aimer et respecter les animaux, c’est avoir à leur égard une attitude conforme à leur nature : une proie est une proie, et il y a fort à parier qu’un faisan, par exemple, ne fait pas de différence qualitative entre un prédateur humain et un prédateur animal. Il adapte ses ruses, c’est tout.
Quant à la « sentience », ce n’est qu’une surdéfinition de la sensibilité. Elle ajoute à celle-ci le fait que certains animaux auraient une « intériorité » et une « subjectivité » analogues aux nôtres, une intelligence et une mémoire à l’avenant. Quoi de commensurable, pourtant, entre homme et animal de ce point de vue ? Nous ne sommes pas loin de penser que, fort douteuse, la notion de sentience – contrairement à celle de sensibilité – est d’abord idéologique : elle sert à « montrer » que l’homme est un animal comme les autres, ce que nous réfutons.
Tous les types de chasse méritent-ils d’être défendus ?
Oui, tous méritent d’exister et d’être pratiqués, qu’il s’agisse, notamment, parce qu’ils sont très nombreux, de la chasse à la palombe, au chien d’arrêt, à l’approche (sur les grands animaux), au gabion (c’est-à-dire les canards, la nuit), à l’arc, mais également la vénerie, la fauconnerie… La liste est presque interminable. À condition, toutefois, que ces chasses soient compatibles avec l’équilibre de l’espèce chassée, c’est-à-dire que sa survie ne soit pas mise en danger.
Elle ajoute à celle-ci le fait que certains animaux auraient une « intériorité » et une « subjectivité » analogues aux nôtres, une intelligence et une mémoire à l’avenant.
Loin de tout anthropomorphisme, la chasse est d’après vous un acte d’humilité. Pourquoi ? Plus largement, comment décririez-vous l’éthique de la chasse ?
La chasse, oui, est une terrible école d’humilité ! Tous les chasseurs vous le diront : la nature a le don de vous rabaisser le caquet. Chaque chasse est un nouvel apprentissage ; et rien n’est jamais acquis définitivement. Vous pensiez tout savoir sur les mœurs du brocard, de la sauvagine, de la bécasse ? Leur attitude, sur le terrain, vous surprend, vous déstabilise, vous désarme. Vous devez l’accepter ! C’est l’inverse de l’anthropomorphisme et de l’anthropocentrisme. L’éthique ? Pour le dire d’un mot, c’est ce sans quoi la chasse n’est plus la chasse : d’abord, il y a le respect de la loi, que nul n’est censé ignorer – la chasse est très encadrée en France –, et qui est une condition nécessaire, mais non suffisante. L’éthique appliquée à la chasse est non seulement le relais de la lettre et de l’esprit de la loi, mais aussi celui de l’esprit de la chasse : celle-ci étant le lieu de l’imprévu – c’est son sel –, le législateur ne peut et ne doit statuer a priori sur toutes les situations possibles. Ce qui n’est pas interdit – tir illimité de telle espèce, usage de telle munition lorsqu’on chasse tel gibier – n’implique pas autorisation. L’éthique du chasseur est donc une somme d’attitudes d’ordre moral non formalisée que le nemrod adopte volontairement parce qu’il sait que celles-ci le distinguent, radicalement, du meurtrier, de l’assassin, ou du « sadique » – lesquels relèvent soit des tribunaux, soit de l’asile psychiatrique. Chasser requiert toujours l’exercice du libre arbitre. Ainsi dit, cela semble très abstrait ; croyez-nous, il n’en est rien !
Quelle place la chasse occupe- t-elle dans notre littérature, notre langue, nos arts ?
Votre question est plus que vaste, car sur ces trois thèmes, sa place est presque écrasante. Par le fait même que la chasse était, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, un prolongement naturel de l’existence dans une France campagnarde, tous les âges de la littérature en ont parlé, comme sujet principal ou accessoire, disons jusqu’à l’avant-garde de la « modernité » (aujourd’hui, le thème se fait plus discret, et c’est un euphémisme !) ; les plus grands écrivains, comme les plus modestes. Pêle-mêle, on peut citer, dans les plus célèbres, l’ogre Dumas, Maupassant, Genevoix, Pierre Moinot, Pagnol, Karen Blixen, Hemingway, Jim Harrison. Chez les chasseurs- écrivains, impossible de passer sous silence Vialar, Foudras, Blaze, Viardot, le général Chambe…
De fait, cette imprégnation de la chasse a influencé et influence toujours notre langue : le vocabulaire cynégétique y siège en bonne place, ce que peu de Français soupçonnent. Notre langue est truffée d’expressions issues de la chasse, notamment de la vénerie et de la fauconnerie. « Hallali », « meute », « aux abois », « limier », « hagard », « niais », « leurre », « gorges chaudes » Des mots, des expressions très usités. L’art et la chasse ? C’est une fresque plurimillénaire, où la chasse a laissé des témoignages de plus en plus puissants au fur et à mesure de son importance dans la civilisation, et de son importance dans l’histoire des Beaux- arts eux-mêmes. Le grand public sait-il qu’avec la religion, la guerre et l’amour, la chasse est l’un des quatre thèmes les plus représentés par l’homme depuis l’aube de l’humanité ? On trouve des œuvres cynégétiques dans tous les plus grands musées du monde.
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La chasse est un acte de résistance, concluez-vous. Une résistance à qui et à quoi ?
Une résistance calme et posée aux assauts déconstructivistes, au « progressisme » qui dénature le légitime et laborieux travail du progrès, une résistance au dieu du virtuel et à celui de la vitesse, une résistance à ceux qui déifient Gaïa, à ceux qui refusent de voir l’homme et la nature tels qu’ils sont, aux utopistes qui croient encore aux lendemains qui chantent et à l’harmonie universelle… Lorsque Mathieu Bock-Côté, dans son dernier essai, Le Totalitarisme sans le goulag, souligne qu’« il existe une telle chose que la nature humaine, et [que] plus une société s’en éloigne, plus elle précipite sa chute, plus elle abîme l’homme », nous nous sentons, en tant que chasseurs – « bois mort de l’humanité », dirait-il –, profondément concernés. La chasse est résistance à l’« homme nouveau » dont le transhumanisme prépare l’avènement : abstrait, déraciné, paralysé par l’idée de sa propre finitude et qui donnerait, par conséquent, n’importe quoi, y compris sa liberté, pour ne pas mourir demain, prêt à tous les sacrifices s’il se sait, s’il se sent en sécurité, interprétant la mémoire de ses aïeux comme un déterminisme insupportable, le passé comme une offense, sinon comme une honte, certainement comme un poids, etc. Fût-il des villes, fût-il du cœur de Paris, fût-il du ventre de ce qu’il reste encore de « campagnes profondes », le chasseur, lorsqu’il chasse ou songe à la chasse, a immédiatement les pieds dans la boue, le visage à hauteur de roncier, les narines et les yeux tout pleins d’humus, d’odeurs du marais ou de la plaine : il symbolise la résistance de l’immanence – par essence imparfaite – à l’Utopie, par essence parfaite, c’est-à-dire terrifiante.

L’OUVERTURE DE LA CHASSE, VINCENT PIEDNOIR & HUMBERT RAMBAUD, Presses de la Cité, 320 p., 22 €





