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Ian McEwan : un monument, mais d’arrière-garde

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Publié le

21 novembre 2023

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Le grand Ian McEwan, pape de la littérature britannique, nous offre un roman-somme très impressionnant qui articule la grande Histoire et l’histoire intime avec une virtuosité rare. On frôle le chef-d’œuvre, mais le manque de surplomb empêche un tel sommet.
© Wikipédia

Roland Baines dos au sol, chargé au whisky, son nourrisson posé sur le torse, rumine ses souvenirs, notamment ce premier baiser que lui donna sa professeure de piano, à l’internat, alors qu’il n’avait que 13 ans, tandis que le nuage radioactif de Tchernobyl plane sur l’Europe. Nous sommes en 1986, à Londres, et la femme de Roland vient de les quitter, lui et son fils, pour accomplir sa vocation d’écrivain plutôt que de pourrir dans le regret le reste de son existence comme sa mère avant elle. Des souvenirs d’enfance, quand Roland suivait les affectations de son père militaire (comme l’auteur), qu’il était envoyé en internat, sa liaison dévorante et perverse avec sa professeure, s’enchevêtrent avec le présent nauséeux, puis s’ajoutent encore les récits de jeunesse de sa femme ou de sa belle-mère, Anglaise fascinée par les résistants allemands de la Rose Blanche, et qui épousera justement un ancien membre de ce cercle. La Grande Histoire balise les bouleversements de la trajectoire personnelle de Roland, qui se précipite chez sa professeure durant la crise des missiles de Cuba afin de goûter à la chair avant la mort nucléaire qui lui semble imminente.

Nous sommes en 1986, à Londres, et la femme de Roland vient de les quitter, lui et son fils, pour accomplir sa vocation d’écrivain plutôt que de pourrir dans le regret le reste de son existence comme sa mère avant elle.

Cette initiation trop précoce va déstabiliser complètement le jeune adulte et pianiste prodige, qui évoluera ensuite dénué d’ambition, de direction, de faculté constructrice, faisant de lui un adolescent perpétuel vaguement poète, vaguement musicien, d’autant plus le jouet des événements qu’il se maintient dans cette disposition naïve et velléitaire.

La fresque d’une génération

McEwan bâtit sa fresque en maître virtuose, couvrant toute la portion d’Histoire de la génération de 68, des échos de la Seconde Guerre Mondiale jusqu’à la vieillesse confinée pour cause d’épidémie de COVID à travers son anti-héros attachant : un raté sensible et dépassé assez typique de son époque. Liant les événements épars, majeurs ou personnels au fil d’un récit usant de tous les recours possibles : retours en arrière, souvenirs, enquêtes, aveux, ellipses, accélération, McEwan compose un ensemble d’une variété folle et d’une efficacité redoutable, comptant plus d’une scène proprement bouleversante. Alors que la rentrée offre un raz-de-marée de petits romans narcissiques et que la grande Histoire est majoritairement exploitée désormais dans le sens de fictions historiques paresseuses, l’ambition de McEwan et son accomplissement magistral rehaussent franchement le curseur et on aimerait crier au chef-d’œuvre.

Lire aussi : Éditorial de Romaric Sangars : Mille fictions, un seul script

Embrasse mais n’éteint pas

Néanmoins, l’auteur comme le narrateur, s’ils l’incarnent à merveille, semblent dépourvus de recul sur leur génération, celle aujourd’hui si critiquée des boomers, une génération épargnée comme jamais, niaisement internationaliste, grossièrement post- et anti-chrétienne, et qui semble s’être arrêtée à l’horizon de la Chute du Mur en 1989 et demeurer incrédule devant l’échec de la mondialisation heureuse dont l’apothéose semblait alors promise. Ainsi la prouesse panoramique de McEwan, la densité humaine, européenne et historique qu’il est capable de charrier dans son livre ne permet-elle pourtant aucune vision supérieure des choses, fût-ce sous le prisme ironique et tragique d’un Malaparte. Non, tout se déploie formidablement pour se replier dans un vague scepticisme désorienté, McEwan, ne se hissant pas jusqu’au niveau qu’il élève, ne parvient à étreindre le monde qu’il embrasse, et s’il réussit un grand livre, il rate un chef-d’œuvre.


LEÇONS,
IAN MCEWAN, Gallimard, 656 p., 26 €

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