Avec l’Américain John Rawls, le philosophe allemand Jürgen Habermas (94 ans) est le grand ponte de la modernité libérale et démocratique. C’est bien simple, derrière toute logorrhée progressiste (mais pas postmoderne) plus ou moins sophistiquée se cache de près ou de loin des idées habermassiennes. Certes lui, ainsi que l’attestent les textes réunis dans L’Avenir de la démocratie, est un grand savant, à la rudesse prussienne : ses textes sont de volumineuses architectures de concepts qui semblent se soutenir logiquement, du moins pour qui n’est pas égaré par le jargonnage – on s’étonne que le verbe de celui qui prône une politique transparente et universelle soit ainsi réservé aux initiés.
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Parti du marxisme et de l’école de Francfort, Habermas s’inscrivit par la suite dans l’héritage des Lumières et fixa dans les années 90 sa théorie de la démocratie, avec pour objectif de faire accoucher la promesse moderne (l’autodétermination) tout en résolvant l’antique tension entre souveraineté populaire et droits de l’homme (les deux sont pour lui « co-originaires »). Tout ceci est fondé sur des théories un peu ennuyantes comme l’éthique de la discussion, l’agir communicationnel, la démocratie délibérative ou le patriotisme constitutionnel, qui doivent permettre le triomphe objectif et universel de la raison par la discussion. Le problème, c’est que toutes rationnelles qu’elles soient, ses thèses ne servent qu’à perfectionner les mythes fondateurs et structurels de la modernité. De l’ordre du devoir-être, sa démocratie est taillée pour un peuple de dieux. À mesure qu’il échafaudait, Habermas a oublié notre condition : la raison est faillible et ne cesse de faillir (cf. péché originel et XXe siècle); l’homme est aussi mû par l’inconscient, les humeurs et l’imaginaire; loin d’être un pur esprit, il est aussi défini par sa situation sociale et identitaire, par ses structures naturelles, par son fondement religieux. Bref, son anthropologie mériterait une bonne correction par deux autres Allemands, tendance ba- varoise: le rêveur Novalis et le (futur) docteur Ratzinger.






