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Idlib : Le plus vaste refuge d’Al Qaïda

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Publié le

18 octobre 2019

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Huit ans après le début de la guerre civile syrienne, une poche djihadiste coincée entre intérêts russe, kurde, américain et turc s’est formée. Une véritable bombe à retardement pour le continent européen.

 

 

« La province d’Idlib est le plus vaste refuge d’Al Qaïda depuis le 11 septembre. C’est un énorme problème […] Et l’approche qui a consisté de la part de certains […] à y déverser des dizaines de milliers de tonnes d’armes et à détourner le regard face à l’afflux des combattants étrangers n’a peut-être pas été la meilleure stratégie ».

Ces paroles ont été prononcées le 27 juillet 2017 par Brett McGurk, ancien émissaire américain pour la coalition internationale contre le terrorisme au Moyen-Orient.

Qui a bien pu déclarer ça ? Quel adepte du révisionnisme historique a le culot de présenter ainsi le dernier refuge de la révolution syrienne lâchement abandonnée par l’Occident ? Et pourtant, ces paroles ont été prononcées le 27 juillet 2017 par Brett McGurk, ancien émissaire américain pour la coalition internationale contre le terrorisme au Moyen-Orient.

« Hayat Tahrir al-Sham (HTS) continue d’évoluer de manière étonnante vers un mouvement djihadiste politiquement plus intelligent et plus mature. [Son chef] cite fréquemment Che Guevara… »

Dans le cas d’Idlib (après Alep, qui fut aussi un cas d’école), l’université française (à quelques exceptions près), les milieux diplomatiques et médiatiques bien-pensants ont encore démontré leur capacité légendaire à se tromper et ce en soutenant l’insoutenable une fois de plus. On ne remontera ni aux jappements enthousiastes de leurs prédécesseurs face à l’Europe allemande, ni à leur jubilation lors de la chute de Phnom Penh. La tendance actuelle, après le nazi et le Khmer Rouge, serait au djihadiste, paré de toutes les vertus. C’est ainsi que le 7 août dernier, Charles Lister, chercheur influent au Middle East Institute, think-tank américain largement financé par des États du Golfe, tweetait sans rire à propos du principal groupe djihadiste d’Idlib, (30 000 hommes selon le chercheur Fabrice Balanche) : « Hayat Tahrir al-Sham (HTS) continue d’évoluer de manière étonnante vers un mouvement djihadiste politiquement plus intelligent et plus mature. [Son chef] cite fréquemment Che Guevara… ». Reprise par toute une brochette de militants français aux motivations diverses, russophobes stipendiés, pseudo-humanitaires, aigrefins résilients, ex-otages fragiles, cette analyse a permis depuis la reprise des hostilités au printemps dernier de mettre en œuvre la logomachie habituelle : à Idlib, les djihadistes sont des rebelles, les armées (régulières) sont des milices ou des gangs, le jihad c’est la révolution, les militants sont des analystes. L’AFP s’acharne néanmoins à présenter Idlib comme le « dernier bastion djihadiste » de Syrie, provoquant l’émoi de ces bonnes âmes qui, il est vrai, depuis la rencontre de Macron avec Poutine à Brégançon sont déjà au bord du suicide et à deux doigts de penser qu’Alain Soral a pris le contrôle du cerveau du président français.

 

Lire aussi : Guerre d’attrition en Nord-Syrie

 

Gentils rebelles ou méchants djihadistes ?

Dans la province d’Idlib donc, les opérations se déroulent plutôt lentement mais inexorablement depuis le printemps dernier. Près de 550 km2 ont été grignotés depuis mai 2019 par l’armée syrienne, épaulée par la Russie qui assure l’essentiel de l’appui aérien, face à probablement 50 000 combattants, dont 60 % sont des djihadistes purs et durs. À mesure que cette composante djihadiste, qui constitue le noyau dur de la rébellion, avec en particulier le groupe Hayat Tahrir Al Sham (HTS), se retrouve acculée, les opérations suicides se multiplient. L’aviation russe est naturellement déterminante et oblige les civils (ils sont 2 millions dans la province) à se disperser et à fuir les villes bombardées. Reste aussi la nébuleuse des autres djihadistes, anciens affidés d’Al Nosra, salafistes et Ouïghours du PIT. Les États-Unis ne sont pas en reste et opèrent régulièrement (y compris fin août 2019) contre certains groupes pourtant considérés comme non djihadistes comme Ansar al-Tahwid, ciblé le 31 août dernier par une frappe qui fait quarante morts parmi les hauts gradés de l’organisation. Bombardement immédiatement condamné par la Russie qui fit semblant de ne pas avoir engagé des procédures de déconfliction avec la Coalition, tandis que Washington fustige régulièrement les bombardements russes. La comédie continue.

Moscou et Ankara envisagent une guerre d’usure pour affaiblir les groupes rebelles, sans risquer une offensive massive trop coûteuse. Mais pour cela, il faut trouver un terrain d’entente : la diplomatie du Kremlin sait que la question kurde est la seule boussole de la politique étrangère d’Erdogan qui pourrait abandonner les rebelles en échange d’un engagement contre les Kurdes du PYD, soutenus par les Occidentaux sous la forme qui ne trompe personne des Forces démocratiques syriennes, cache-sexe du YPG, la branche militaire du PKK syrien.

Dans le gouvernorat d’Idlib, la Russie et la Turquie sont apparemment dans des camps opposés. Si la Russie appuie militairement Bachar el-Assad depuis 2015, la Turquie – qui a longtemps réclamé la tête du président syrien (Erdogan avait juré de prier à la mosquée des Omeyyades) a revu ses exigences à la baisse, et soutient mollement ses propres rebelles qui sont fréquemment visés par l’offensive conjointe de Damas et Moscou. Sur le terrain, les conseillers militaires russes sont à la manœuvre tout en laissant passer quelques audaces stratégiques syriennes (comme l’encerclement d’un poste d’observation turc). Pourtant, ces deux pays ne cessent de se rapprocher depuis quelques années, en témoigne la récente livraison de missiles sol-air russes S-400 à la Turquie, pourtant membre de l’OTAN. En réalité, la Russie alterne coups de pressions militaires et diplomatiques : l’objectif de la Russie n’est pas la conquête à court terme de la province – son offensive depuis plusieurs mois est plutôt mesurée – mais bien de peser de tout son poids dans les négociations avec la Turquie. Moscou et Ankara envisagent une guerre d’usure pour affaiblir les groupes rebelles, sans risquer une offensive massive trop coûteuse. Mais pour cela, il faut trouver un terrain d’entente : la diplomatie du Kremlin sait que la question kurde est la seule boussole de la politique étrangère d’Erdogan qui pourrait abandonner les rebelles en échange d’un engagement contre les Kurdes du PYD, soutenus par les Occidentaux sous la forme qui ne trompe personne des Forces démocratiques syriennes, cache-sexe du YPG, la branche militaire du PKK syrien. Ankara souhaite que le Rojava [Ndlr, la région indépendante kurde syrienne] ne soit jamais une réalité. Cela tombe bien, ni Damas ni Moscou n’en veulent. L’Iran ne s’est pas joint à l’offensive, officiellement pour des raisons humanitaires mais très vraisemblablement parce que l’armée russe a préempté le processus.

Le 8 septembre dernier, Erdogan déclarait : « Allons-nous porter ce fardeau seul ? Si nous ne recevons pas le soutien nécessaire pour partager le fardeau des réfugiés, avec l’UE et le reste du monde, nous allons ouvrir nos frontières ».

Et après ?

À Idlib, il n’y a pas d’échappatoire : on venait (plus ou moins forcé) à Idlib à la suite des évacuations négociées (Deraa, Ghouta sharqyia, Alep) dans les fameux bus verts. Mais à présent, il n’y a nulle part où aller : ni en Turquie, ni ailleurs. Des couloirs d’évacuation ont été ouverts vers les zones gouvernementales mais les réfugiés demandent aussi à passer en Turquie. Le 8 septembre dernier, Erdogan déclarait : « Allons-nous porter ce fardeau seul ? Si nous ne recevons pas le soutien nécessaire pour partager le fardeau des réfugiés, avec l’UE et le reste du monde, nous allons ouvrir nos frontières ». Depuis le 31 juillet dernier, 10 000 réfugiés, syriens pour la plupart, sont arrivés sur l’île de Lesbos. Le rapprochement entre Paris et Moscou est-il motivé par une soudaine prise de conscience du choc politique que pourrait derechef engendrer un énième choc migratoire venu d’Idlib ?

C’est là également que se façonnent les rapports avec la Turquie qui ambitionne d’y relocaliser au moins un tiers de ses 3,5 millions de réfugiés syriens, ce qui aurait le mérite d’arabiser la région au détriment du PYD. Enfin, c’est bien entendu ici que se pose la question de l’accès aux champs d’hydrocarbures qui permettrait d’alléger les difficultés d’une économie syrienne sous sanctions, notamment dans le domaine de l’approvisionnement énergétique. La Syrie reste, au-delà d’Idlib, un enjeu global.

Mais ne nous y trompons pas : bien plus important reste l’avenir du Nord-Est et des régions kurdes de Syrie. C’est là que se trouve l’essentiel de la présence occidentale, essentiellement américaine et française, avec des États-Unis qui cherchent à partir et à se faire remplacer… C’est là également que se façonnent les rapports avec la Turquie qui ambitionne d’y relocaliser au moins un tiers de ses 3,5 millions de réfugiés syriens, ce qui aurait le mérite d’arabiser la région au détriment du PYD. Enfin, c’est bien entendu ici que se pose la question de l’accès aux champs d’hydrocarbures qui permettrait d’alléger les difficultés d’une économie syrienne sous sanctions, notamment dans le domaine de l’approvisionnement énergétique. La Syrie reste, au-delà d’Idlib, un enjeu global. Un diplomate syrien confiait récemment : « Tout le monde fait semblant de s’agiter, mais il ne se passera rien avant 2021, date de la prochaine élection présidentielle en Syrie que le président actuel devrait tout naturellement remporter ». La patience stratégique semble payer. Mais à quel prix ?

 

 

Frédéric Pichon

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