Skip to content

Jacques Dutronc : chanteur par hasard, poète par nature

Par

Publié le

20 décembre 2023

Partage

Pour fêter ses quatre-vingts ans, Jacques Dutronc nous offre ses mémoires titrées Et moi, et moi, et moi comme sa première chanson, qui le rendit célèbre en 1966. Sur leur couverture, à côté d’une photographie de l’auteur, chaussé de l’éternelle paire Rayban-cigare, l’éditeur annonce « Les mémoires de Jacques Dutronc, enfin ! » Enfin ! car en effet, le récit de la vie d’un des derniers monstres de la chanson française encore debout était particulièrement attendu.
© Sylvie Duval

Pourtant, dès les premières pages, Dutronc abat joyeusement son mythe, frappe le lecteur de la distance entre le phénomène qu’il fut et l’importance qu’il accordait à sa carrière, qu’il s’accordait tout court. Si, issu d’une famille de musicien, le jeune Jacques a une passion sincère de son art, il ne se destine aucunement au métier de star, à l’inverse d’un certain Jean-Philippe Smet qu’il côtoie dans la bande du square de la Trinité. C’est la carrière de vétérinaire qu’il envisage, et il élève une centaine de souris dans l’appartement familial, rue de Provence. Adolescent, il devient bien guitariste dans un groupe yéyé, mais sans la fascination de rigueur pour l’Amérique – il garde son nom français à l’inverse de ses copains Johnny et Eddy Mitchell – et surtout sans se prendre au sérieux. Quand il enregistre Et moi, et moi, et moi, c’est totalement par hasard, puisque cette chanson écrite pour la maison de disques Vogue par Jacques Lanzmann ne lui était pas destinée, mais que les versions des interprètes prévus sont mauvaises et qu’on l’essaie, lui qui traîne dans les studios où il est co-directeur artistique.

Si, issu d’une famille de musicien, le jeune Jacques a une passion sincère de son art, il ne se destine aucunement au métier de star, à l’inverse d’un certain Jean-Philippe Smet qu’il côtoie dans la bande du square de la Trinité.

Un petit frère de Blondin

L’essai est pire que réussi et Dutronc embarque alors dans le train du succès, parce que tout de même c’est mieux, mais sans se départir de son sourire ironique. Cette ironie joyeuse, dont il se fait généreusement la première cible, caractérise l’écriture de Dutronc, qui sautille sur les tubes, les tournées et les groupies comme sur autant de bonnes farces auxquelles il serait bien curieux de croire. Le recul du chanteur se retrouve dans sa plume, qui ne se regarde jamais écrire, trouve la formule juste sans effort, presque par hasard, et la livre avec une œillade complice. Le goût de Dutronc pour le calembour et les facéties, son culte de l’amitié, la vraie chose sérieuse, ainsi que sa sensibilité pudique en font un tout petit frère de Blondin, ce qui n’est déjà pas trop mal. Avec l’auteur d’un Singe en hiver, Dutronc partage d’ailleurs la tare insupportable de n’être pas de gauche, ni d’apparence ni de cœur. En pleine vague hippie, il a le toupet de garder ses cheveux courts et son « costume de comptable, » et de ne pas lâcher la moindre complainte à propos des bombardements de l’US Air Force sur le Nord- Viêt Nam. Dutronc fréquente trop assidûment les bistrots pour laisser du temps à l’engagement et à la révolte. Il ne croit de toute façon pas à ce qu’il qualifie sans ménagement d’hypocrisie, à ses yeux une facette parmi d’autres de la vaste comédie du milieu artistique.

Lire aussi : Les Hussards : quel testament pour les enfants tristes ? 

Pudeur viscérale

Sa qualité de portraitiste pourrait constituer le seul véritable défaut de ces mémoires. À force de nous parler si bien des autres, le chanteur s’oublie lui-même. En refermant Et moi, et moi, et moi, on n’a pas l’impression d’avoir résolu le mystère Dutronc. Les imposantes Ray-ban sont restées bien vissées sur le nez, la moue amusée n’a pas cessé de briller, et tout ça masque encore le vrai visage. « La désinvolture cache beaucoup de choses » rappelle Dutronc dans le dernier chapitre, mais il se dérobe au moment de dire quoi. Cette pudeur viscérale, c’est peut-être dans les ultimes paragraphes, consacrés au domaine corse de Monticello, où il passe l’essentiel de sa vie depuis des décennies, qu’elle se fissure le plus. On y découvre chez l’artiste un amour sans borne de sa terre, de ses oliviers à flanc de montagne, et des heures interminables passées dans le silence face à eux. Finalement, s’il a très rarement écrit ses chansons, la nature profonde de Dutronc est peut-être celle d’un contemplatif, c’est-à-dire d’un authentique poète.


ET MOI, ET MOI, ET MOI, JACQUES DUTRONC, Cherche Midi, 224 pages, 18,90 €.

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest