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Jean Raspail : « Je suis un enfant »

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Publié le

4 septembre 2019

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A la ville comme dans ses livres, Jean Raspail dégage une aura au-delà du romanesque : historique, épique, mythologique, légendaire, les mots manquent. Derrière l’humour grinçant et presque anglais du romancier de 95 ans se lèvent des brumes et des soleils, des mers et des fleuves, des paysages fantastiques, des rois de fin du monde, des héros au coeur noir et des rêves enfantins. Tout mêlé.

 

L’homme est impressionnant, même dans son appartement confortable du XVIIe arrondissement de Paris, même grevé de ces légers symptômes de vieillesse qui croit-il le diminuent quand il n’en est presque rien. Pas de gâtisme chez cette force de la nature, chez cette volonté qui va, seulement cette logique déroutante des hommes qui ont trop vécu pour nous. Mais pourquoi oser rendre visite à Jean Raspail ? Parce qu’on aimerait bien, nains, se hisser sur ses épaules de géant. En vain. Il va solitaire dans son vallon aventureux où nul ne peut le rattraper.

Il propose en cet été étouffant de goûter le rosé frais des légionnaires d’Aubagne qu’un admirateur lui a offert mais se souvient rapidement qu’il n’aime que le whisky, et fumer équipé d’un porte-cigarettes. « Je suis très photogénique, je l’ai toujours été, ne trouvez-vous pas ? » plaisante-t-il avant de s’avancer grommelant dans la forêt de questions qu’on a cru lui poser. Mais on n’encage jamais Raspail.

– L’invasion migratoire ? Il a tout prophétisé il y a plus de quarante ans, il suffit de le relire. – La foi ? Sait-on seulement de quoi l’on parle ? – Le retour du roi ? Évidemment, mais les royalistes sont des incapables. Sous le canon du temps, à l’ombre de mille aventures, pour Jean Raspail la sagesse ne viendra jamais.

En tout cas pas la sagesse des grandes personnes, des gens sérieux, des écrivains pontifiants. Dans l’âme du chêne quasi séculaire rôdent encore les souvenirs des vertes années – « Je suis un enfant, comme a dit Jean Anouilh » – et des clairs matins du scoutisme. Jean Raspail c’est l’été, lourd, puissant, lumineux, violent, mélancolique. Éternel. ? Jacques de Guillebon

 

La Miséricorde, livre entamé dans les années 60 puis repris au début des années 2000 où vous vous emparez de l’histoire criminelle du curé d’Uruffe, et que vous publiez enfin sans l’avoir achevé, demeure mystérieux pour le lecteur. Est-ce la figure du prêtre, son crime ou sa rédemption qui vous a intéressé ? 

 

Cet homme a assassiné sa maîtresse enceinte, lui a ouvert le ventre et, après l’avoir baptisé, a achevé l’enfant. Mais je n’ai pas voulu m’occuper du crime qui ne tient pour moi qu’un rôle secondaire, ni de ses raisons. Il court des tas de suppositions selon lesquelles il voulait faire disparaître cette histoire et son fruit adultérin. J’en ai longtemps parlé avec un abbé, qui a sauvé ma foi si je puis dire, l’abbé Christian-Philippe Chanut. Chanut, quel type! Il nous manque à tous maintenant. Et nous en étions arrivés à ce raisonnement que c’était, paradoxalement, sa foi qui l’avait incité de façon tout à fait incroyable à tuer. Il avait baptisé le bébé ! Et Chanut pensait que, s’il avait tué sa femme, c’était, au fond, dans sa pensée, comme une sorte de service qu’il rendait à Dieu en supprimant l’horreur de cette liaison. Mais ce qui était pour moi vraiment intéressant, c’était de se demander comment un prêtre, croyant, avait pu supporter dans sa prison le tête-à- tête avec Dieu pendant plus de vingt-six ans. Mais on n’en sait rien parce que personne ne l’a vu à sa sortie de prison. Libéré sous contrôle, il a été placé dans un monastère, à Kergonan. Jamais les moines n’ont parlé et il se tenait toujours, paraît-il, en retrait. Mais c’est là, en somme, qu’il a retrouvé la paix. 

 

Comment sait-on qu’il a retrouvé la paix ? 

 

On n’en sait rien, c’est sa vie après sa sortie, à laquelle je ne me suis pas intéressé. Ce que je voulais savoir et raconter, c’est comment il aurait pu retrouver la foi en prison. Pour quelle raison? C’est difficile à dire, car ça m’est venu tout seul, et ne me demandez pas trop de choses, je ne pourrai pas vous répondre. Je ne sais pas comment cette histoire m’a saisi. 

 

En effet, ça ne ressemble pas au reste de votre littérature… 

 

Non, pas du tout. Pourtant je reste persuadé, depuis que je suis enfant, qu’il y a une part importante de sacré dans l’être humain, quelque chose de divin même, une étincelle de sacré qui le différencie de tous les animaux. Voilà ce qui m’a conduit à ce livre. 

 

Mais ce livre vous l’avez interrompu et repris ensuite ? 

 

Oui, j’ai interrompu le livre trois fois, je trouvais que je n’étais pas fait pour l’écrire. Or ce n’était pas vrai, j’étais très bien fait pour ça. Oui, parce qu’au fond, j’ai toujours été un être religieux. Pas forcément ultra-croyant, mais religieux. Tout le monde est religieux d’ailleurs, en général. Chez les Indiens d’Amérique, il y avait un sentiment religieux. Chez le sauvage aussi, la preuve c’est qu’il s’inventait des dieux. Nous, nous n’en avons pas besoin, nous n’en avons qu’un. 

 

Ce livre parle de foi ? 

 

C’est l’idée de quelqu’un qui retrouve la foi, seul. Les moines n’ont pas du tout essayé de le reconvertir, ils n’avaient d’ailleurs aucune raison de le faire. Certes, il n’était plus prêtre, il avait été réduit à l’état laïc, mais il gardait quand même sa qualité de chrétien. Mais, enfin, sur ce livre, je vous signale tout de même qu’il y a marqué « roman ». Ce n’est probablement pas du tout comme je le décris que s’est passée la fin de sa vie. 

 

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Ce qui est très beau, c’est le rapport entre ce prêtre et son évêque qui vient le visiter en prison. On vit une étrange époque où tout prêtre est par nature suspect. Il y a des comités de vigilance laïcs dans les paroisses pour les surveiller, et tout présumé coupable est livré en pâture à la société, aux médias, à la justice. Dans votre livre, le prêtre reste un être à sauver malgré l’horreur. Le prêtre doit lui-même faire l’expérience de la miséricorde pour être ensuite l’acteur de cette miséricorde. 

 

J’ai connu beaucoup de prêtres. Enfant, j’étais toujours premier en instruction religieuse. J’étais aux scouts, aux louveteaux, à Saint-Jean de Passy, à Sainte-Marie de Montceau, je ne sais où encore. Et j’ai toujours eu beaucoup de respect et d’intérêt pour le prêtre. Je trouvais que c’était un personnage tout à fait extraordinaire. Et j’ai toujours été habité par ça. Je ne peux pas dire que j’étais « catho-fana », pas du tout, c’était intérieur. Ce n’était pas une question de catholicisme, c’était cette histoire des prêtres, en qui je continue à trouver qu’il y a quelque chose de… comment dirais-je… de l’ordre de la grâce. Alors, allez dire ça maintenant… Mais c’est la grâce qui les soutient. Un autre prêtre qui a beaucoup compté pour moi, c’est le fondateur de l’abbaye bénédictine du Barroux, Dom Gérard, qui est mort maintenant. La proximité avec les moines que j’ai eue pendant un certain temps m’a totalement rappelé à la foi. Je me suis complètement retrouvé moi-même dans ces quelques années passées entre l’abbé Chanut, dom Gérard et les moines. Et depuis ce moment-là je n’ai plus changé. Ce qui n’empêche pas que je vais rarement à la messe, parce que je ne supporte pas la liturgie de ma paroisse qui est encore face au peuple. Mais tout ça n’est pas très important. 

Je note que, s’il y a beaucoup de royalistes, ces crétins-là ne bougent pas, pour rien, jamais. Ils ne sont même pas foutus de rassembler une foule substantielle, chaque 21 janvier.

Peut-être que c’est important. 

 

Ça changera peut-être, mais je ne supporte pas. Il faut dire qu’en regard, la liturgie bénédictine et grégorienne vous ne pouvez pas y résister. Il faut aller faire des retraites quand on peut, comme à Fontgombault, par exemple. Je connaissais le père abbé, dom Forgeot qui était venu, à ma demande, présider et organiser la veillée de prière à la basilique Saint-Denis la nuit qui précédait l’anniversaire de la mort de Louis XVI, en 1993.

 

 

 

Vous n’avez peut-être pas oublié que j’avais organisé cela. C’est ma grande fierté. J’ai un livre qui sort en septembre sur le sujet. Il va faire un tabac. On change de sujet mais je note que, s’il y a beaucoup de royalistes, ces crétins-là ne bougent pas, pour rien, jamais. Ils ne sont même pas foutus de rassembler une foule substantielle, chaque 21 janvier. Ce n’était pourtant pas difficile. En 1993, on en a mis soixante mille sur la place de la Concorde ! 

 

© Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect

 

C’est l’année où vous avez fait paraître ce magnifique roman, Sire. 

 

Oui. J’essayais de montrer qu’on ne peut pas être royaliste si l’on n’a pas le sentiment du sacré, ce n’est pas possible. Je ne dis pas que le roi est de droit divin, ce n’est pas vrai, personne ne dit cela. On dit qu’il est roi par la grâce de Dieu. Et c’est vrai, car s’il n’y a pas de grâce dans une famille royale, elle ne peut pas montrer ce qu’elle est et faire ce qu’elle doit faire. 

 

Vous avez toujours été royaliste ? 

 

Oui, il y a longtemps que je le suis. Comme mon père. Mais je ne l’ai jamais montré, je n’ai jamais milité, je n’ai jamais été camelot. J’étais royaliste, c’est tout, et j’attendais que ça vienne, mais comme rien ne venait, j’ai organisé cette célébration de 1993, et j’ai écrit ce livre, Sire. 

 

Mais alors, ce livre de septembre, c’est une suite de Sire ? 

 

Non, ce n’est pas une suite, c’est un mélange à partir d’un livre déjà publié, Le Roi au-delà de la mer, auquel on a ajouté quelques pages. Bon, assez parlé de moi. Je n’aime plus les interviews maintenant, parce que j’ai l’impression de faire le singe. J’aime bien les conversations. En plus, je suis plutôt d’une nature rieuse. Avec vous c’est différent, vous êtes de la famille. 

Le livre m’est venu par une sorte, non pas de piété, mais d’appartenance naturelle et heureuse à une religion qui est quand même respectable.

Alors, il est temps de décider que vous ne donnerez plus d’interview après celle-là ! La toute dernière. Mais revenons à La Miséricorde. 

 

Il est difficile de parler de La Miséricorde. C’est un livre inspiré. Mais ne pensez pas, je ne le pense pas non plus, qu’il est inspiré par Dieu le Père, qui ne sait probablement même pas qui je suis. Non, ce n’est pas ça. C’est qu’à l’intérieur de moi se promène ce genre de choses, comme chez beaucoup de gens à mon avis. Le livre m’est venu par une sorte, non pas de piété, mais d’appartenance naturelle et heureuse à une religion qui est quand même respectable. On n’a pas le droit de couper la chaîne, c’est-à-dire que le catholicisme, normalement, se transmet en famille, de père en fils. Si l’un des maillons est coupé, la chaîne est foutue. C’est aux parents de transmettre ça, mais pas seulement. Mes parents ne m’emmerdaient pas du tout à raconter des tas d’histoires, c’est auprès des prêtres que j’ai entendu cela – pas appris mais entendu. 

 

Vous semblez avoir le même rapport aux prêtres que Bernanos… 

 

J’ai lu le Journal d’un curé de campagne, j’ai lu aussi d’autres Bernanos. Évidemment, c’est d’une intelligence étonnante et d’une foi magnifique, mais finalement il m’embêtait. Désolé. Au fond, je fais le même boulot que Bernanos, mais d’une façon différente, parce que Bernanos, c’était il y a cent ans. On a changé depuis. Je crois que ce livre était nécessaire, et je pense que mon automatisme, religieux si vous voulez, a dit qu’il fallait que j’écrive ce livre. Parce que j’avais beaucoup de choses dans la tête et que j’ai toujours trouvé que la confession était une chose étonnante. Or quand j’ai écrit ce livre, je ne m’étais pas confessé depuis vingt ans. Il y avait tellement de choses que je me suis dit que ça n’allait pas être possible. Finalement j’ai été me confesser. Au tout début du livre, cela crée une pseudo-ressemblance entre l’avocat-narrateur et moi. Et pourquoi je me suis arrêté avant la fin de ce livre? Parce qu’il y a quelque chose que je ne peux pas dire. 

 

© Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect

 

Quelque chose qui vous concerne vous, ou quelque chose qu’il y avait en puissance dans le livre et que vous n’avez pas voulu dévoiler ? 

 

Je ne répondrai pas. Mais je suis certain que quelqu’un trouvera, parce qu’il y a une page où on peut le comprendre. N’oubliez pas le mot de la fin : Domine, non sum dignus. C’est- à-dire qu’à un moment donné je ne me suis pas trouvé digne de continuer. Et puis il n’y avait aucune raison que moi, qui ne suis pas du tout religieux ni quoi que ce soit, je me mette là-dedans. 

 

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Vous saviez que vous alliez le publier un jour ? Ou ça aurait pu rester dans votre tiroir ? 

 

Je ne voulais pas le publier. Ça arrive, des écrivains qui ne veulent plus publier leur livre. Je crois qu’il était trop différent et que je me mêlais de ce qui ne me regardait pas. Mais quand l’éditeur de Bouquins m’a demandé si je n’avais pas un inédit, comme un imbécile j’ai répondu : « Oui, j’ai un inédit. » Il a dit, c’est épatant, c’est formidable, ça va faire un tabac. J’ai rétorqué : « Oh non, ce n’est pas possible, je ne vais pas vous passer ça. » Et puis finalement je me suis dit qu’en fin de recueil comme ça, ça allait passer inaperçu, alors j’ai accepté. Et il se trouve que les gens ont lu ce texte-là beaucoup plus que tous les autres. Alors j’ai demandé à l’éditeur de me rendre les droits, pour en faire une édition originale. 

Mon service militaire dans la religion catholique est terminé

Écrirez-vous des livres originaux encore ? 

 

Il y a un livre que je voudrais écrire, mais je serai mort avant: une réhabilitation totale et glorieuse du scoutisme catholique. Il y aurait de très belles choses à raconter et à écrire. Parmi les grands scouts, il y avait des types absolument 

extraordinaires. Mais je ne le ferai pas, je n’ai plus le tonus. Je ne l’ai pas commencé, il est dans ma tête, mais ça m’étonnerait que j’y arrive. Vous savez qu’à part Julien Green, au-delà de 95 ans, qui est mon âge, les écrivains écrivent de mauvais livres. Il faudrait deux ans au moins, mais la machine marche moins bien. L’écriture, c’est un don. Le don m’a été donné, le don m’a été enlevé, c’est tout. Mon service militaire dans la religion catholique est terminé. (Rires). J’ai fait ce qu’il fallait, reconnaissez-le. Dans une grande partie de mes livres, le sacré compte. 

 

© Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect

 

C’est vrai. Mais on ne sait jamais si vos personnages ont la foi ou s’ils perpétuent quelque chose, comme vous le disiez tout à l’heure. 

 

 

Regardez ce que je considère comme mon chef-d’œuvre, L’Anneau du pêcheur. Ah! Ça, c’est un livre qui est arrivé comme ça : quand j’ai appris l’histoire du pape, de l’antipape, et que j’ai appris qu’il y avait, dans la région d’Avignon où j’habitais et dans la région de Rodez, des transmissions orales des anciens du pays qui disaient qu’il y avait eu un antipape caché qu’on voyait une fois tous les trois ou quatre ans, je me suis emparé de cette histoire à ma façon. 

 

Tel que vous présentez l’histoire, on a l’impression que les antipapes sont plutôt à Rome et que la lignée des vrais papes est celle qui s’est maintenue en France. 

 

Oui, je le crois, et c’est ce que disait saint Vincent Ferrier, conseiller du dernier « antipape », Benoit XIII, un Espagnol qui s’appelait Pedro de Luna. Il est vrai que le catholicisme, c’est Rome, mais Avignon aurait pu être Rome. Le dernier pape d’Avignon a fichu le camp, il est parti dans la nature avec un ou deux cardinaux, et après il a nommé d’autres cardinaux, il était toujours caché, on ne savait pas où il était, une histoire absolument ultra-romanesque et magnifique. Étonnamment, le livre a été un immense succès de librairie à La Procure du Vatican. 

 

Dans votre livre écrit dans les années 90, la dépouille du dernier pape de la lignée des Benoit est accueillie à Rome par le « cardinal R », dont on se doute que c’est le cardinal Ratzinger, qui deviendra Benoit XVI, et en qui les deux lignées des papes se trouvent ainsi réunifiées… 

 

C’est mon côté prophétique. C’est comme Le Camp des saints. 

 

On aurait préféré que vous ne fassiez pas cette prophétie-là ! 

 

Si vous voulez ma prophétie, tout va péter en 50, en 2050. C’est à ce moment-là que les peuples, les vrais peuples, ne supporteront plus de vivre avec des étrangers. Ils ne se supporteront plus, et à ce moment-là, il se passera des choses. Je crois que ce n’est pas possible autrement. 

 

© Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect

 

Quand vous avez écrit Le Camp des saints, en 1973, pensiez-vous à l’immigration qui arrivait ou c’était juste une idée romanesque de science-fiction ? 

 

J’étais à mon bureau, face à la mer, dans une belle villa que me prêtait une de mes tantes pour travailler, et je regardais la Méditerranée. Une phrase me vient : «Et s’ils arrivaient?» Et avec cette phrase, tout Le Camp des saints est venu. Sans problème. Ça tombait comme le jet d’eau. J’ai toujours pensé aussi que c’était un livre inspiré, je ne sais pas par qui, mais inspiré. Vous savez pourquoi ça s’appelle Le Camp des saints? C’est une phrase de l’Apocalypse : « Ils envahiront tous les pays de la terre et détruiront le camp des saints » – c’est-à-dire nous. 

 

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Dans une interview récente, vous faisiez une distinction entre l’immigration comme phénomène culturel et la montée de l’islam, deux choses qu’il faut séparer. D’une part l’invasion massive par d’autres peuples, que vous décrivez dans Le Camp des saints, et d’autre part le problème que l’islam pose en France. Vous ne liez pas les deux ? 

 

À l’époque, je pensais déjà que les Arabes y seraient pour quelque chose, mais je n’ai pas voulu m’occuper de ça. C’est pour ça qu’on ne sait pas qui ils sont, ce sont des gens qui viennent de la Méditerranée, et ils ont un personnage religieux, une espèce de nain, une sorte de Bouddha. Mais si j’avais donné une religion quelconque à ceux qui arrivaient, le livre ne marchait plus, je prenais parti. C’est la masse, que je combats, moi, d’où qu’elle vienne. Je ne veux pas prendre parti dans cette affaire. Je dis simplement: il faut s’en séparer, se séparer de tous. Je ne dis rien d’autre. Alors on me demande : mais comment ? Je ne sais pas comment. Et comme on n’en sait rien, ça va péter en 2050. 

 

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Dans un des commentaires du Camp des saints, vous aviez dit : « Ce qui est certain, c’est que la charité chrétienne n’aura plus sa place ». 

 

Si on veut arriver à quelque chose, il faut piétiner la charité chrétienne. Je n’ai pas dit que je le ferai. J’ai des opinions, mais j’ai surtout des intuitions. Ce sont elles qui me guident. Être royaliste, par exemple, ce n’est pas une opinion, c’est une intuition, c’est un désir. Les gens n’ont pas remarqué que dans mes livres, dans Les Sept Cavaliers, Les Royaumes de Borée, Septentrion, et trois ou quatre autres, ce sont des gens qui fuient, pour aller ailleurs, et ils fuient pour emporter leur pays avec eux. Pourtant, Septentrion, je l’ai écrit il y a très longtemps, bien avant Le Camp des Saints. Ce sont des gens qui fuient, parce qu’ils ne veulent pas admettre ce qui est en train de leur arriver. 

Il y a d’ailleurs chez moi des intrigues presque enfantines, on dirait des romans scouts. C’est ce que me disait un jour Jean Anouilh, que j’ai très bien connu à Erquy, en Bretagne: «Raspail, je vais vous dire qui vous êtes : vous êtes un enfant »

Mais d’où ça vous vient ? C’est un ressort romanesque, ou quelque chose qui vous habite ? 

 

Ce sont avant tout de superbes histoires. Mais on ne les cherche pas. Si vous cherchez votre histoire, ce n’est pas la peine de commencer un livre. L’histoire est là, parce qu’elle est arrivée un jour, vous ne savez pas comment, et elle continue à bouger, vous ne savez pas comment non plus. Quand je commence un livre, je ne sais jamais où je vais, je ne sais jamais comment il finit. C’est ça le plaisir de l’écrivain, c’est de se raconter quelque chose qu’il croit inventer et qui était en lui. C’est épatant, on se raconte des choses. Il y a d’ailleurs chez moi des intrigues presque enfantines, on dirait des romans scouts. C’est ce que me disait un jour Jean Anouilh, que j’ai très bien connu à Erquy, en Bretagne: «Raspail, je vais vous dire qui vous êtes : vous êtes un enfant ». Je devais avoir 27 ans. Eh bien, à mon avis, c’est exactement ça. Et pourquoi pas ? Si les hommes étaient un peu des enfants, ça serait quand même mieux. Vous savez que les enfants ont toujours une imagination effarante. J’ai pris ça pour un compliment. Les écrivains se prennent beau- coup trop au sérieux. Ceux qui ont compris cela sont les deux grands écrivains du scoutisme, Jean-Louis Foncine et Serge Dalens. On se voyait souvent, ils m’ont beaucoup influencé. J’ai dévoré leurs livres, j’en ai relu d’ailleurs plus tard, ce sont des livres qui sont remarquablement écrits, de vrais livres. Ma littérature, c’est un peu cela. 

 

Propos recueillis par Alexis et Jacques de Guillebon

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