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Comme le multiculturalisme est sympathique, me disais-je en feuilletant les premières pages d’un ouvrage consacré aux cités du Levant. Smyrne, Alexandrie et Beyrouth furent pendant près de quatre siècles des villes portuaires globalisées avant l’heure, durablement prospères, où coexistaient chrétiens, juifs et musulmans, turcs et grecs, européens et arabes.
L’atmosphère y était riche de parfums d’épices et de couleurs chamarrées. Une foule bigarrée et polyglotte déambulait sur la jetée le soir, à l’ombre des vastes hangars et de leurs cargaisons d’étoffes, de coton peigné et de figues sèches. Dans les mêmes rues, voisinaient mosquées, églises et synagogues et les croyants des trois religions et de leurs multiples variantes descendaient dans les rues en procession pour telle ou telle fête de la manière la plus naturelle sans que quiconque y trouve à redire. Les costumes traditionnels, le fez et le chapeau, les femmes voilées et les cheveux nattés se côtoyaient sans arrière-pensée prosélyte. L’idée qu’une communauté puisse chercher par ce moyen à s’approprier l’espace public n’avait aucun sens puisque l’espace n’était investi d’aucune identité propre ; il n’était qu’un carrefour. La diversité y était si naturelle que le système juridique lui-même n’était pas unifié : les Européens n’étaient pas soumis aux lois locales et étaient jugés le cas échéant par leurs propres cours de justice, en vertu de traités négociés entre les puissances étrangères et la Sublime Porte.
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Mais voilà: pour garantir la paix civile et protéger les communautés chrétiennes, des navires de guerre anglais et français mouillaient dans la rade; les consuls exerçaient sur le pouvoir officiel une influence croissante, à raison des capitaux étrangers investis dans l’économie locale ; les communautés habitaient chacune des quartiers distincts; les écoles étaient fondées sur une base ethnique ou confessionnelle ; après quatre siècles de coexistence, on se mariait toujours entre soi ; sporadiquement, des frictions entre communautés déclenchaient émeutes et massacres. Le multiculturalisme du Levant est l’histoire d’une ségrégation organisée pour que tous se côtoient mais que personne ne se mélange.
Il en résulte que si vous voulez la diversité, vous aurez l’inégalité devant la loi et un régime à la fois autoritaire et distant, décidant seul sur ses atributs régaliens (impôts, affaires étrangères et militaires) et ne se mêlant pas de la vie quotidienne. Et que si vous voulez la démocratie, l’égalité, et l’État-Providence, il vous faudra bâiller d’ennui devant une population homogène.
La fin de l’histoire, c’est la chute de l’empire ottoman. Or, le multiculturalisme ne peut prospérer que sous une gouvernance de type impérial. Logique : un empire agrège facilement plusieurs peuples puisqu’il tire sa légitimité d’un principe dynastique – non du peuple – qu’il aspire par nature à l’expansion – non à des frontières stables – et qu’il ne nourrit aucune ambition égalitaire (il n’ambitionne que de lever des impôts dans les territoires passés sous sa tutelle). L’État-nation tire sa légitimité du peuple et est allergique aux inégalités de statut : il ne peut donc y en avoir qu’un, avec les mêmes droits et les mêmes devoirs pour tous. C’est pourquoi la naissance des États-nations est systématiquement allée de pair avec un processus d’uniformisation ethnique et religieuse. Le peuple unifié qui en résulte tolèrera tout au plus quelques minorités, à condition qu’elles ne menacent pas sa prédominance et cantonnent leur particularisme à la sphère privée. C’est ainsi qu’Alexandrie devint égyptienne, et que Smyrne fut turquifiée après l’incendie des quartiers grecs et chrétiens en 1922.
Il en résulte que si vous voulez la diversité, vous aurez l’inégalité devant la loi et un régime à la fois autoritaire et distant, décidant seul sur ses attributs régaliens (impôts, affaires étrangères et militaires) et ne se mêlant pas de la vie quotidienne. Et que si vous voulez la démocratie, l’égalité, et l’État-Providence, il vous faudra bâiller d’ennui devant une population homogène.
Julie Graziani
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