Skip to content

Justina Jaruševiciute : Berliner Nacht

Par

Publié le

22 janvier 2026

Partage

On trouve toutes sortes de choses à Berlin. Notre dernière escapade nous a permis de rencontrer un des secrets les mieux gardés de la musique contemporaine : Justina Jaruševiciute, jeune compositrice d’origine lituanienne et dont le premier album, sublime, tutoie la frigide incandescence d’un Arvo Pärt qui aurait traîné ses guêtres dans les roideurs du brutalisme berlinois.
© DR

Berlin ne se donne pas facilement. C’est pour ça qu’on l’aime. Surtout en décembre, où la Ville Grise prend tout son tempérament : hostile, glaciale, cadenassée. Peuplée de courants d’air. Mais foutrement accueillante aussi, à condition qu’on prenne le temps de s’y acclimater. Qu’on passe certaines portes, qu’on s’aventure dans ses sous-sols, là où la jeunesse du coin s’encanaille à coups de mexi – ces délicieux mélanges de vodka et de tabasco qu’on prend en shot entre deux pintes de bière, histoire de rallumer un peu son gosier anesthésié. Il y a un bar pour tous les états d’esprit à Berlin. Justina Jaruševi?i?t?, cette jeune compositrice lituanienne que j’ai découverte il y a trois ans en fouillant les recoins de Youtube, n’est pas du genre à fréquenter les endroits pour hipsters. D’ailleurs, elle vit à Berlin-Est, à proximité de Rosenthaler Platz, pas l’endroit le plus délirant de la ville, avec ces espèces de troquets typiques du coin, les « kneipe » qui ne payent pas de mine, limite un peu glauques, avec leurs boules à facettes qui tournent mollement dans un coin du plafond encrassé, et qui ocellent un instant les murs en fatigue. Sans compter qu’on y fume beaucoup, ici l’odieuse Loi Evin n’a pas cours et il me faut cligner des yeux deux ou trois fois pour reconnaître mon interlocutrice.

Une austérité frémissante

Comme sur son album, c’est une jeune fille aux grands yeux gris, avec des longs cheveux d’une couleur indécidable qui lui retombent de chaque côté du visage, encadrant un joli minois vaguement effaré. « Je suis à Berlin depuis huit ans, confirme-t-elle. J’aime surtout cette ville parce qu’on s’y sent seule, et parce qu’on y est totalement libre. Là d’où je viens, c’était plus compliqué de s’affirmer en tant que musicienne, même si mes parents m’ont toujours soutenue, il y a encore un vieux fond traditionnaliste qui pousse les jeunes femmes à se ranger très vite. C’est ce que j’ai voulu fuir. D’ailleurs, aujourd’hui je me sens plus chez moi à Berlin qu’en Lituanie. Berlin, c’est ma ville. » Justina, sous ses dehors évanescents et malgré sa voix fluette, s’est fait un nom à 30 ans avec un seul album, Silhouettes, paru en 2021, juste après le confinement, comme une longue macération de névroses et de rêveries enregistrée dans la mythique Christuskirche Oberschöneweide. Huit morceaux d’une maturité exceptionnelle, graves et charnels à la fois, dans un style « néo-classique » déjà éprouvé par Arvo Pärt, mais où se dessinent des influences singulières, de Janacek à Lutos?awski.

Lire aussi : Jean Berthier : viser les angles morts

Cette maturité, cette austérité glaciale qui enveloppe les cordes comme dans un sarcophage de flocons frémissants, c’est tout de même exceptionnel pour une jeune fille de son âge, non ? Surtout couverte de tatouages, comme n’importe quelle petite gothique qui écumerait les concerts de métal et les soirées EBM… « Je ne me rends pas vraiment compte de ce que vous dites, répond-elle en rougissant. En fait, je n’ai pas fait d’études de musicologie, même si j’ai appris le piano et le violon très tôt parce que mes parents tenaient à ce que j’aie… plusieurs cordes à mon arc (rires). Mais ma formation réelle, ensuite, ça a été une école d’ingénieur du son. C’est peut-être pour ça que je pense toujours en termes de textures, de production, avant de penser en termes d’harmonie. Bien sûr, je commence toujours par dessiner une mélodie, au piano ou simplement en écrivant directement la partition. Mais j’ai toujours en tête, dès le départ, la façon dont cela doit sonner, le type d’approche spatiale que l’enregistrement aura au final. C’est peut-être ce qui fait de moi une vieille personne, en effet. »

Une artiste authentique

Elle me confirme qu’Arvo Pärt a été son père spirituel, même si elle essaye de s’en détacher, notamment parce qu’elle veut rompre avec un mysticisme qu’elle trouve un peu emprunté, pour chercher quelque chose de plus intimiste, plus proche d’une musique de chambre. Peut-être avec moins d’ostentation orthodoxe et plus de retenue protestante ? Elle sourit rêveusement – sa manière à elle de s’esclaffer. « La religion est notre socle à tous, en Europe, mais pour moi ce n’est qu’un point de départ. Pas un but. » Je l’interroge sur ses relations à Berlin. A-t-elle trouvé une communauté ? La diaspora des pays baltes est en effet réputée, et d’ailleurs toute une nouvelle scène de musique lituanienne est en train de fleurir – souvent des femmes d’ailleurs. « Je ne les connais pas. Je ne sors presque jamais, en fait. Je ne me sens pas à l’aise dans les concerts, principalement parce que la musique me remplit trop l’esprit, me force à l’analyser, à la traiter… J’ai parfois du mal à sentir mon cœur battre. »

Bon, je commence à comprendre. Si je bossais chez Libération, je dirais que Justina est une autiste Asperger, une HPI ou je ne sais quelle connerie de ce genre. Mais non, c’est juste une artiste, une vraie : hantée par sa musique. Comme si son sang et sa chair n’étaient pas constitués d’atomes mais de notes. D’ailleurs, comme le disaient nos bons philosophes présocratiques, les atomes ne sont jamais que des modulations de fréquence, non ? Difficile d’ailleurs d’imaginer Justina diriger des musiciens, avec sa voix fluette et sa silhouette gracile, comme une flamme qui menace de s’effondrer à chaque instant dans ce grand bar vide où résonnent les échos d’une drum’n’bass douloureusement obsolète. Justina, jusqu’au bout, semble décidée à garder son mystère. Exactement comme ce morceau sublime, Wolf Hour, qui pourrait être la bande-son parfaite du film de Bergman qui porte le même nom.

Encore une influence cachée ? « Même pas. J’aime Bergman mais je n’ai pas vu L’Heure du Loup. Non, cette heure du loup, c’est ce que je veux décrire par ma musique, c’est le moment indécidable où le jour se transforme en nuit, où il n’y a plus de contour. » Une musique sans contour : la plus pure pulsation de la nuit. Et d’une chair qui trouve de place nulle part, même pas dans l’immensité de la Ville Grise.


SILHOUETTES, JUSTINA JARUŠEVI?I?T?, PIANO AND COFFEE RECORDS CD, 19 €

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest