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Le Kosovo indépendant, à quel prix ? De Mitrovica à Prizen en passant par Decani, de jour en jour, l’impression générale qui ressort est celle d’une grande tension : tension religieuse et tension ethnique, entre une majorité albanaise et des minorités serbes ou rom. De notre envoyé spécial au Kosovo Jérôme Besnard. Photographies Louis Jamin.
Vingt ans après l’intervention de l’OTAN contre la Serbie, cette province de l’ancienne Yougoslavie majoritairement peuplée d’Albanais n’a pas retrouvé, loin de là, la sérénité. Dans cet État qui a auto-proclamé son indépendance en 2008 mais n’est pas reconnu par l’ONU survivent 150 000 Serbes regroupés dans des enclaves à la suite de ce qu’il faut bien qualifier d’épuration ethnique qui a culminé en 2004 lors de pogroms sanglants. Si la situation est stabilisée depuis plusieurs années, elle n’est aucunement réglée juridiquement. Le sénateur LR du Val-d’Oise Sébastien Meurant s’est rendu sur place en janvier en compagnie d’élus locaux français pour visiter ces enclaves à l’invitation du « Collectif pour la Paix au Kosovo ». Parmi eux, Alexandre Cuignache, conseiller régional du Centre-Val-de-Loire, arrière-petit fils d’un écuyer du roi Alexandre Ier de Yougoslavie. Nous les avons suivis en exclusivité pour L’Incorrect.
Nous avons pu visiter plusieurs enclaves de tailles très différentes. D’abord celle de Gracanica, au sud de la capitale Pristina. Constituée de 17 villages, elle renferme près de 20 000 Serbes, qui sont majoritairement des anciens habitants de Pristina, abandonnée aux Albanais.
Le Kosovo est aujourd’hui un État de non-droit situé dans une vaste plaine des Balkans coincée entre la Serbie et l’Albanie et entourée de chaînes de montagnes aux sommets enneigés en cette période de l’année. Il détient deux records européens par habitant : celui du plus grand nombre de djihadistes ayant combattu en Syrie et celui du plus grand nombre de stations-service (elles servent à blanchir l’argent de la diaspora albanaise). Nous avons pu visiter plusieurs enclaves de tailles très différentes. D’abord celle de Gracanica, au sud de la capitale Pristina. Constituée de 17 villages, elle renferme près de 20 000 Serbes, qui sont majoritairement des anciens habitants de Pristina, abandonnée aux Albanais. Le défi de la municipalité est donc d’urbaniser un minimum cette zone, qui rayonne autour d’un monastère orthodoxe classé au patrimoine mondial de l’Unesco. Ici, protégés par 25 policiers serbes du Kosovo, les habitants ont dû accepter pour faciliter leur vie quotidienne le passeport kosovar, l’euro et des plaques d’immatriculation de la République du Kosovo. Le maire, Srdan Popovic est un jeune historien d’art dont le frère de 17 ans a été abattu d’une balle dans la tête en allant acheter un hamburger lors du pogrom antiserbe de 2004. C’est dire si les plaies sont ici encore à vif. L’hôpital serbe de Pristina s’est lui aussi retiré à Gradanica pour échapper aux menaces quotidiennes sur son personnel. Beaucoup d’habitants sont au chômage et la survie tient de la débrouille surtout depuis l’instauration d’une taxe de 100 % sur les produits serbes importés au-delà de 70 euros, dans le but de favoriser le commerce avec l’Albanie.
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Pour célébrer le Noël orthodoxe, le 7 janvier, les élus français se sont rendus à Mitrovica, la ville industrielle du nord du Kosovo coupée en deux depuis vingt ans au niveau de la rivière Ibar dont le pont est gardé par les militaires italiens de la KFOR. Le sud de la ville est devenu totalement albanais tandis que le nord accueille, outre les Serbes, des Bosniaques et des Albanais. Frontalière de la Serbie, l’enclave de Mitrovica n’en est pas vraiment une même si les Serbes ont dû accepter la mise en place d’une frontière contrôlée par les autorités de Pristina. Ici, on paie en dinars serbes, on roule avec des plaques serbes et on accueille des étudiants venus d’autres provinces serbes. La nuit de Noël, les Serbes de Mitrovica, comme tous leurs compatriotes, font brûler des branches de chêne et tirent des pétards et autres feux d’artifice. Ce soir-là, l’évêque Teodosije de Prizen était venu les réconforter. Le lendemain, le sénateur Meurant a pu s’entretenir avec les autorités serbes locales qui lui ont confirmé les difficultés et les injustices rencontrées au quotidien par la population serbe.
La même interdiction s’exerce sur le Français le plus connu des Serbes, dont le nom est sur toutes les bouches dès que l’on apprend votre origine française : l’humanitaire Arnaud Gouillon. Le président de l’association Solidarité Kosovo, qui vient de fêter ses 15 ans d’existence, ne peut plus accompagner les convois de jouets, de vêtements et d’alimentation qu’elle affrète avec l’argent de 12 000 donateurs français.
L’étape suivante est le monastère de Decani. Situé à l’écart de la ville, il est toujours gardé au quotidien par les soldats autrichiens de la KFOR tant le danger d’anéantissement de cette autre merveille du patrimoine mondial orné de fresque est grand. Il faut leur confier son passeport avant de pénétrer dans l’enceinte du monastère. Son dynamique père abbé, l’higoumène Sava, 54 ans, a longuement reçu la délégation française. Il a notamment déploré que, malgré la décision du tribunal suprême du Kosovo, il ne puisse toujours pas voir reconnu au cadastre la possession de 24 hectares appartenant aux moines. La soirée s’est poursuivie chez un viticulteur et aubergiste serbe d’un village, Velika Hoca, où s’est souvent rendu l’écrivain autrichien Peter Handke, prix Nobel de littérature 2019, soutien de toujours des populations serbes opprimées. Après l’obtention du Nobel, il s’est vu désormais interdire l’accès au Kosovo. La même interdiction s’exerce sur le Français le plus connu des Serbes, dont le nom est sur toutes les bouches dès que l’on apprend votre origine française : l’humanitaire Arnaud Gouillon. Le président de l’association Solidarité Kosovo, qui vient de fêter ses 15 ans d’existence, ne peut plus accompagner les convois de jouets, de vêtements et d’alimentation qu’elle affrète avec l’argent de 12 000 donateurs français. Seuls les Italiens aident aussi, plus modestement que les Français, les Serbes du Kosovo.
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Dernière halte pour la délégation française, dans un froid glacial mais sous le soleil?: la ville de Prizen au sud du Kosovo. Une ville marquée par l’ancienne domination turque de la région. Les minarets sont ici légion. À la fin des années 1990, 10 000 Serbes y vivaient encore, autour d’églises orthodoxes au passé chargé d’histoire. En 2004, les Albanais incendièrent les maisons de leurs voisins serbes ainsi que leurs églises. Aujourd’hui seule une trentaine de Serbes est revenue pour faire vivre le séminaire orthodoxe qui s’y trouve. Notre guide se fait insulter dans la rue devant nous non pas tant à cause de sa soutane que de son origine serbe. Les catholiques albanais, très minoritaires, peuvent vivre sans souci au Kosovo. C’est la non-appartenance à l’ethnie albanaise qui est reprochée aux diverses minorités : serbe, rom, gorani (slaves musulmans), voire turque… C’est le drapeau rouge albanais frappé de l’aigle noir bicéphale de Georges Skanderbeg (1405-1468) qui flotte dans les rues, beaucoup plus que le drapeau officiel de l’État kosovar. Le conflit du Kosovo est avant tout ethnique, plus que religieux.
Ils évoquent dès que possible l’amitié franco-serbe née dans cette région lors de la Première Guerre mondiale du fait de l’Armée d’Orient commandée par le général Franchet d’Espèrey. Ils louent également l’aide et la protection que leur a accordées le contingent français de la KFOR après 1999.
Pour les Serbes du Kosovo, la modeste mais constante aide française est l’une des rares qui leur parvient de la communauté internationale. Ils évoquent dès que possible l’amitié franco-serbe née dans cette région lors de la Première Guerre mondiale du fait de l’Armée d’Orient commandée par le général Franchet d’Espèrey. Ils louent également l’aide et la protection que leur a accordées le contingent français de la KFOR après 1999. Il s’agit désormais pour les acteurs politiques, intellectuels et humanitaires français de pérenniser et de développer cette aide. De ce point de vue ce déplacement est un premier succès.
Jérôme Besnard
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