Skip to content

La mûre est-elle de droite ?

Par

Publié le

2 novembre 2022

Partage

L’actualité récente nous a montré que le sapin de Noël est aussi politique qu’une constitution et le foie gras un marqueur de civilisation aussi manifeste que le droit de vote. Mais comment décider à coup sûr ce qui est de droite ou de gauche ? Notre chroniqueur Richard de Seze répond.
mures

Imagine-t-on un été sans confiture de mûres ? Et imagine-t-on pareille confiture faite avec des mûres que nous n’aurions pas ramassées ? Ces mûres patiemment cueillies une à une, au péril de nos mains ; car les plus grosses mûres, les plus belles, les plus noires, les plus mûres sont toujours juste derrière, un peu trop haut : il faut faufiler la main entre les tiges épineuses pour saisir le fruit qu’on guigne, il faut pincer avec précaution la tige au bout de laquelle une grappe de mûres idéales nous nargue et, dressé sur la pointe des pieds, la courber lentement pour enfin amener les fruits à bonne portée.

C’est généralement le moment où, détachant la première mûre, la légère secousse qui s’ensuit fait tomber les autres au cœur du hallier et dépouille la grappe plus sûrement que nous. Crève-cœur. Tout juste s’il en reste une, forcément la moins charnue, qu’on cueille par principe, de mauvaise grâce, abandonnant le buisson triomphant à qui on prête une volonté maligne et une personnalité vicieuse. 

Lire aussi : La femme de chambre est-elle de droite ?

En avons-nous ainsi perdu, de ces mûres idéales ! La seule que nous avions saisie était effectivement énorme, juteuse, sucrée – car de dépit de n’avoir pas eu toutes ses sœurs, nous la dévorions, pour nous consoler. Mais juste à côté, un autre buisson, d’autres mûres. Nous visions des grappes plus simples à atteindre, chargées de fruits moins beaux mais plus sûrs, nous satisfaisant de voir le bol se remplir – bol que nous avions appris, après plusieurs amères déconvenues, à tenir bien droit, à parfois poser par terre, mais pas juste à nos pieds, et après avoir vérifié son équilibre – et supputant le nombre de pots à venir.

Nous avons appris à jeter un œil rapide sur les haies pour voir si le temps de la cueillette est venu, car nous nous souvenons de ces expéditions enfantines décevantes où la promesse de ramasser les mûres ne se traduisait que par une maigre récolte de fruits aigrelets ; nous avons appris à tirer lentement sur le fruit et à ne pas insister s’il résiste ; nous avons appris à choisir des saladiers plus gros que les bols et à ne pas revenir tant qu’ils n’étaient pas remplis ; nous avons surtout appris à ne pas manger les mûres au fur et à mesure, laissant sans irritation ce plaisir aux plus petits.

Nous triomphons dans le silence de notre cœur quand, la main désormais sûre et le cœur blindé contre toutes les déconvenues, nous enchaînons des prises somptueuses sans paraître nous émouvoir, trompant ainsi la malveillance naturelle du roncier, que nous ne détestons plus mais considérons avec le respect dû à un ennemi vaincu. Et alors que les mûres cuisent, nous savourons notre victoire avant même sa transmutation. La mûre, sauvage, familière, répandue, exquise, transférant dans la confiture ses délices presque intactes, nous enseigne la gratuité des dons naturels, la patience, la persévérance, l’adresse, et le bonheur de différer notre plaisir, faisant ainsi surgir en plein hiver le souvenir de l’été – comme les traditions stockent la civilisation. La mûre est de droite.

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest