« La Règle du jeu est un film de guerre », dira Jean Renoir. Ce qui s’annonce dès son générique comme une fantaisie dramatique, placée sous le signe de la musique baroque et des orfèvres de l’harmonie que sont Lully ou Rameau, est en réalité un film-monstre qui échappe à toutes les catégories. Satire sociale, pamphlet politique, vaudeville augmenté : La Règle du jeu, c’est un peu tout cela à la fois, mais c’est surtout un film sur la guerre, un film de guerre : la guerre de tous contre tous, sans doute, la guerre des blasons contre les blasons, des particules contre les particules, des hommes contre les femmes, avec cette lutte des classes qui se surimpressionne lentement aux marivaudages de plus en plus ténébreux. La guerre de deux écoles françaises, aussi : le baroque et la langue du XVIIème siècle contre le romantisme et les atermoiements du XIXème. La France des Lumières et la France des Complots emboîtées l’une dans l’autre, dans cette Colinière de contes de fées, domaine filmé comme un pays miniature, comme une nation sous cloche.
Il y a dans La Règle du jeu cette ambiance de veillée funèbre, de polissonnerie sans lendemain, ces nuances de la fête aristocrate qui se transforme peu à peu en funérailles clandestines
Les protagonistes du chef d’œuvre de Renoir sont des idées de la France devenues folles, légataires de cette culture double dont les versants percutent en eux à tour de rôle, comme des taquets d’horlogerie. Chaque personnage de La Règle du jeu est à ce titre un automate, cache un mécanisme précis et fatal, jouit d’un double fond dans lequel il puise inconsidérément ces pâmoisons et ses fantasmes. La guerre se joue jusque dans le cœur et les mœurs de ces personnages qui représentent chacun un précipité, en action et en ébullition, de l’histoire française.
L’argument : voilà qu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale, alors que les accords de Munich font légitimement pâlir les notables français, le marquis de la Cheyniest organise une sauterie dans sa luxueuse propriété en Sologne, la Colinière. Une sauterie de fin du monde où les intrigues amoureuses et les liens amicaux se noueront et se dénoueront, jusqu’à un final quasi-hystérique. Car c’est en réalité le dais crépusculaire des guerres futures qui semble s’appesantir sur tous les visages, faire vibrer toutes les âmes à l’unisson d’une cloche invisible. Partie de chasse. Grand Guignol des Cendres. Dernières lupercales avant les moissons sanglantes qui sonneront le glas du siècle. Il y a dans La Règle du jeu cette ambiance de veillée funèbre, de polissonnerie sans lendemain, ces nuances de la fête aristocrate qui se transforme peu à peu en funérailles clandestines. Désignant dès les premières secondes celui qui sera le martyr de cette guerre invisible, de cette guerre secrète qui se joue dans les coursives, dans les couloirs et dans les doubles fonds d’un château filmé comme un espace mental, déploiement de chausses trappes et attraction foraine géante où se mêlent le capharnaüm vaudevillesque, l’inconscient collectif d’une nation qui lance ses derniers feux, et les prérogatives politiques d’un monde en pleine mutation, renvoyant dos à dos ses névroses bourgeoises puis fascistes – avec le boulangisme comme horizon possible de ces fatales attractions.
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Un film essentiel pour comprendre sans doute les mécanismes de la nation et du désir amoureux, qui procèdent forcément l’un de l’autre. Au final, la victime sera le seul qui n’a pas respecté la règle, le seul qui ne s’est pas conformé à son rôle. Et le piège des conventions, avec sa logique d’horlogerie grippée, se referma sur le film, comme sur la France, comme sur l’Europe. Pas forcément agréable, souvent discordant, épuisant, La Règle du jeu conserve encore aujourd’hui tout son caractère punitif – voire cette éprouvante partie de chasse dont Renoir ne nous épargne aucune agonie animale, aucune battue grotesque.
La Règle du jeu, de Jean Renoir (1939), avec Roland Toutain, Nora Gregor, Marcel Dalio, ressorti en salles en 4K





