Diabolique. Pas la candidate, son plan, qu’elle n’aurait même pas imaginé concevoir à l’issue de la dernière élection présidentielle après qu’elle avait été rejetée par deux Français sur trois, cette très large majorité qui semblait improbable lorsque Valéry Giscard d’Estaing l’avait appelée de ses vœux quelques années après avoir été battu par François Mitterrand. Pourrait-elle jamais remonter un tel déficit de crédibilité ? Pas à pas, patiemment, elle l’a fait. Bien aidée, il est vrai, par la médiocrité de la quasi-totalité de ses concurrents, par le discrédit encore supérieur qui les frappe (Mélenchon), par le déficit de notoriété de ceux qui sortent du lot (on pense par exemple à Jean-Frédéric Poisson) et par la dislocation des partis dits de gouvernement, ceux qui constituaient autre- fois « la bande des quatre », émiettés entre ceux qui se sont ralliés au pouvoir et ceux qui s’y opposent sans avoir le moindre projet alternatif à proposer. Si l’on osait, on dirait qu’au royaume des aveugles, la fille du borgne est devenue reine.
La gauche qui s’abstient
À un peu plus d’un an de l’élection présidentielle, elle apparaît comme la seule, sur tout l’échiquier politique, à pouvoir empêcher Emmanuel Macron d’effectuer un second mandat. Elle est encore donnée perdante mais d’un cheveu. La disparition du « front républicain » est devenue le grand sujet du moment, lancé par le numéro de Libération du samedi 27 février qui renvoyait visuellement dos à dos Marine Le Pen et Emmanuel Macron, à l’image des électeurs de gauche que le quotidien avait interrogés. Le quotidien titrait avec cette phrase qui résumait le sentiment dominant : « J’ai déjà fait barrage, cette fois c’est fini ».
Émoi dans la macronie, que les numéros du quotidien libéral L’Opinion titrant « Ci-gît le front républicain » et celui du Monde consacrant toute sa Une du 24 mars aux « fissures du front républicain » n’ont fait qu’amplifier. Surtout que ces derniers, entre lesquels il n’y a que des différences de degré dans l’analyse (ou dans l’espérance que le front républicain tienne encore un peu) s’appuient non plus sur des paroles d’électeurs mais sur des données chiffrées.
À notre grand jeu de stratégie nationale, celui de l’élection présidentielle au suffrage universel direct corrigé par l’abstention différenciée, c’est Marine Le Pen qui pourrait sortir du chapeau
Résumé synthétique des études qui suscitent l’in- quiétude : en cas de duel Macron/Le Pen, et, selon la formule consacrée, « si le scrutin avait lieu dimanche prochain », la moitié des électeurs de gauche du premier tour (Insoumis, écologistes, socialistes) pourrait s’abstenir, et entre un cinquième et un quart d’entre eux pourrait se reporter sur l’actuelle présidente du RN. De sorte qu’à notre grand jeu de stratégie nationale, celui de l’élection présidentielle au suffrage universel direct corrigé par l’abstention différenciée, c’est Marine Le Pen qui pourrait sortir du chapeau.
Or, ce comportement des électeurs de gauche refusant de voter pour Emmanuel Macron est très exactement celui recherché par Marine Le Pen. En 2017, déjà, elle s’y était essayée, et, quoiqu’elle en dise aujourd’hui, c’est tout à fait volontairement qu’elle avait diffusé une vidéo à l’intention des électeurs de Jean-Luc Mélenchon et qu’elle ne l’avait pas fait à l’intention de ceux de François Fillon. Entre les deux tours d’une présidentielle, il est impératif de s’adresser à tous les Français, mais il est difficile, sauf à dire tout et son contraire et à se décrédibiliser, de s’adresser spécifiquement à des électorats aussi opposés. Il faut choisir, elle l’avait fait.
Diaboliser Macron
« Un FN gentil, ça n’intéresse personne », estimait Jean-Marie Le Pen dans un entretien accordé au Point en octobre 2017, rappelant qu’il avait toujours été hostile « à la campagne de dédiabolisation » (et pour cause !). Eh bien si ! Un FN sinon « gentil », du moins débarrassé des saillies qui ont émaillé son histoire, ça rebat les cartes. Non seulement ça « intéresse » un nombre croissant de Français, mais ça ne mobilise plus les masses contre soi. Le message que Marine Le Pen a réussi à faire passer est de l’ordre du « n’ayez pas peur ». Là où ça devient diabolique, c’est que maintenant que la dédiabolisation est achevée, l’équipe de Marine Le Pen entend contribuer à… la diabolisation d’Emmanuel Macron ! Par petites touches, et c’est ce que Marine Le Pen fait lorsqu’elle dit qu’accorder un quinquennat de plus à Macron serait « un cauchemar », ou à l’artillerie lourde, ce dont ses lieutenants se chargeront lorsque la campagne entrera dans le dur.
Il faut maintenant que ces électeurs craignent qu’un second mandat ne soit pire que le premier afin qu’ils passent de l’abstention au vote barrage
Diaboliser Emmanuel Macron, c’est bien entendu permettre à Marine Le Pen de se poser en rempart. La moitié de la gauche ne veut plus se reporter sur lui parce qu’elle considère qu’il a mené une politique de droite ? Il faut maintenant que ces électeurs craignent qu’un second mandat ne soit pire que le premier afin qu’ils passent de l’abstention au vote barrage. « Tout sauf Macron ! », ça voudra dire « y compris Marine ».
Quel est le vrai clivage ?
La limite de l’exercice est que cette tactique lui interdit de se montrer trop droitière. Non pas dans les fonctions régaliennes (tout le monde veut désormais que la sécurité soit rétablie et que la justice soit plus sévère), mais dans la quasi-totalité des autres domaines. Sur les questions dites « sociétales », qui déjà pour elles sont secondaires, elle s’aliénerait un trop vaste réseau de « progressistes » si elle venait à prôner – exemple pas totalement pris au hasard – l’arrêt des subventions pour le Planning familial dans le cadre d’une politique nataliste.
Sur les questions économiques, c’est quasiment la quadrature du cercle. Une partie de son actuel entourage presse Marine Le Pen de donner des signaux en ce domaine à l’électorat fillonniste de 2017, lequel jugeait son programme socialisant, tandis que l’autre partie la somme de ne surtout pas le faire pour ne pas donner l’impression aux électeurs « de l’ancienne gauche » qu’elle pourrait être aussi nuisible que Macron !
C’est une nouveauté de l’ère Marine Le Pen : alors que Jean-Marie Le Pen se contrefichait des sondages, Marine Le Pen en use et même en commande
Alors, les uns apportent à Marine Le Pen des notes étayées – et leur connaissance de la droite, à elle qui a reconnu il y a quelques années ne pas savoir parler aux gens de droite – les autres lui livrent des études d’opinion, accompagnées de leurs notes de synthèses. C’est une nouveauté de l’ère Marine Le Pen : alors que Jean-Marie Le Pen se contrefichait des sondages, Marine Le Pen en use et même en commande. Et elle reçoit divers politologues distingués, qui la confortent dans l’idée que les vrais clivages sont entre mondialistes et nationaux, ou entre « bloc élitaire » et « bloc populaire ».
Suivre le vent ?
Indépendamment de ce que l’on peut penser du père et de la fille, il y a, entre eux, une différence qui relève quasiment de la philosophie politique. Là où l’une suit ce que les études d’opinion lui disent être les aspirations du « peuple », soucieuse de ne pas prendre l’électorat à rebrousse-poil, l’autre entendait lui indiquer la voie qu’il jugeait bonne pour la France, même si celle-ci n’avait pas les faveurs de l’électorat. Pour dire les choses autrement : les Français qui se mettaient à voter pour Jean-Marie Le Pen le faisaient parce qu’il les avait convaincus de la pertinence de ses positions, tandis qu’il est parfois à se demander si ceux qui se mettent à voter pour Marine Le Pen ne le font pas parce que c’est elle qui s’est alignée sur leurs idées.
Jordan Bardella le reconnaît d’ailleurs incidemment lorsqu’il confie au Monde que si le FN-RN a évolué sur un certain nombre de sujets, c’est pour « prendre en compte les réalités du monde » (?) ainsi que… « l’opinion d’une majorité de Français ». Comme si cette « opinion » était figée, alors qu’elle est par nature mouvante, et que le devoir d’un futur chef de l’État n’était pas de la faire évoluer s’il estime qu’elle n’est pas conforme à l’intérêt de la France !
Lire aussi : Marine Le Pen : « J’en appelle à l’union sacrée » 1/2
S’il avait tenu ce type de raisonnement, François Mitterrand ne se serait jamais prononcé pour l’abolition de la peine de mort avant la présidentielle de 1981 puisque les Français étaient majoritairement favorables à son maintien. Il l’a pourtant fait, il a été élu. Pas sûr que la suppression de la peine capitale soit à mettre à son actif, mais cette honnêteté intellectuelle est à mettre à son crédit.





