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« Vous pensez que le rossignol va finir par chanter, comme dans Roméo et Juliette, ou que lui aussi fait grève pour protester contre la réforme des retraites? » chuchota E. à l’adresse de Mathilde qui tenait à la main un verre d’alcool de poire, le genre de breuvage improbable que l’on ne sert qu’en toute fin de soirée, longtemps après être sorti de table.
– Vous dites cela à cause des somptueuses cailles en sarcophage que l’on nous a servies à dîner? lui répondit-elle avec un sourire béat.
– Encore une que les véganes n’auront pas! confirma Zo’ en vidant son gobelet de chartreuse verte. Mais peut-être E. soupçonne-t-il sa vieille copine Chantal de S. de vouloir pousser la chansonnette, comme l’autre soir au dîner chez le comte Apponyi où en l’écoutant faire sa Castafiore, nous avons « pensé crever de rire ensemble », comme aurait dit Madame de Sévigné ?
– Vous n’êtes décidément que de charmantes langues de vipères! En fait, je ne pensais à rien de tout cela ; je me demandais seulement comment on met fin à une soirée délicieuse, alors que la plupart des invités semblent parfaitement heureux d’être là, que les conversations vont bon train, que les fumeurs de cigares dissertent sur le balcon, que les digestifs réchauffent encore l’atmosphère, et que les rares convives qui souhaiteraient s’éclipser n’osent se lever, de peur de « casser l’ambiance » et de donner le signal du départ général… Grave question!
– Ne me dites pas que vos manuels de savoir-vivre restent muets sur ce point, dont le moins qu’on puisse dire est qu’il revient fréquemment sur le tapis?
Vous vous souvenez peut-être de Philippe, mon beau capitaine de vaisseau, qui a fini par partir en Polynésie gagner ses étoiles d’amiral? Je me rappelle que, lorsque le cas se présentait, il ne manquait jamais de citer le vénérable Guide des usages navals, selon lequel « l’heure du départ varie beaucoup suivant l’atmosphère de la réception ».
– Ah! Si pour une fois E. donnait sa langue au chat, reprit Zo’, j’aurais quelques éléments de réponse. Vous vous souvenez peut-être de Philippe, mon beau capitaine de vaisseau, qui a fini par partir en Polynésie gagner ses étoiles d’amiral? Je me rappelle que, lorsque le cas se présentait, il ne manquait jamais de citer le vénérable Guide des usages navals, selon lequel « l’heure du départ varie beaucoup suivant l’atmosphère de la réception ».
– Ça signifie que lorsqu’une soirée est vraiment soporifique, on a le droit de filer à l’anglaise à peine arrivé, juste après avoir avalé une coupe de champagne tiède et une douzaine de noix de cajou ? ricana Mathilde.
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– Mon futur amiral, des étoiles plein les yeux, précisait opportunément que, selon le Guide, « la règle veut qu’après un dîner – d’où l’on peut déduire que l’on ne se tire pas juste après l’apéritif – ce soit le plus ancien ou le plus gradé ou la personne la plus respectable qui donne le signal du départ ».
– Ma chère Zo’, j’adore cette idée de « la personne la plus respectable » à qui il reviendrait de sonner l’extinction des feux – et qui ce faisant indiquerait qu’elle se considère elle-même comme « la personne la plus respectable » de l’assistance. Vous imaginez qu’une autre, froissée par cette prétention illégitime, estime qu’en réalité, c’est elle qui est la plus respectable, et donc, protocolairement, la seule à posséder le privilège de déterminer qu’il est « l’heure d’y aller »! À l’époque de d’Artagnan, cela se serait terminé par un duel généralisé !
– Bah, c’est une manière comme une autre de terminer un bon repas, vous ne pensez pas!
Ceci dit, plus sérieusement, c’est la raison pour laquelle le bon sens, qui gouverne le savoir-vivre en souverain, a décrété qu’il appartenait au maître ou à la maîtresse de maison de donner eux-mêmes, discrétionnairement, le signal de la fin des hostilités – lorsqu’ils devinent que certains des invités sont trop timides ou trop bien élevés pour faire le premier pas, mais qu’ils préféreraient s’endormir dans leur lit plutôt qu’entre les bras d’un fauteuil Voltaire.
– Mathilde, ma chère, votre cynisme élégant est une preuve tangible de l’esprit français. Ceci dit, plus sérieusement, c’est la raison pour laquelle le bon sens, qui gouverne le savoir-vivre en souverain, a décrété qu’il appartenait au maître ou à la maîtresse de maison de donner eux-mêmes, discrétionnairement, le signal de la fin des hostilités – lorsqu’ils devinent que certains des invités sont trop timides ou trop bien élevés pour faire le premier pas, mais qu’ils préféreraient s’endormir dans leur lit plutôt qu’entre les bras d’un fauteuil Voltaire. Dans ce cas-là, il suffit d’ailleurs le plus souvent de proposer aux invités un nouveau café, ou un second digestif.
– Mon cher E., j’en suis déjà à mon troisième, et je ne vois rien venir!
– C’est précisément pour les personnes comme toi, Zo’, qui resteraient volontiers jusqu’au petit matin, quitte à siffler toute la cave, que l’on a inventé la manière forte… le chant du départ.
– Qui est?
– Tout simplement, de prendre sur soi la responsabilité d’une pseudo-impolitesse, et de déclarer à haute et intelligible voix, comme je le fais à l’instant, que la soirée fut délicieuse, mais qu’en ce bas monde, les meilleures choses ont une fin…
Frédéric Rouvillois
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