Comme Les Deux Étendards de Lucien Rebatet, Les Deux Patries de Jean de Viguerie, ou même Les Deux Écoles de Michel Sardou, Les Deux Universitésdécrit le paysage oùs’affrontent deux conceptions antagonistes. Il n’y est néanmoins plus question de passions et d’idéaux mais seulement de haines et d’idéologies.
L’ouvrage veut montrer le remplacement progressif d’une conception pluriséculaire de l’enseignement supérieur par un délire postmoderniste. Le projet initial de l’Université, du Moyen-âge aux années 1960, consistait à « produire et diffuser le savoir de manière objective » en se consacrant « à la discussion des grands enjeux, à la libre discussion et à la connaissance théorique », en s’appuyant sur « les géants de la pensée (qui) n’ont pas d’âge ». Mais ces dernières décennies, particulièrement en Amérique du Nord, « le cheval de Troie postmoderne est entré dans la cité des intellectuels ». Le marxisme est reparu « vêtu de nouveaux habits », sous les traits de diverses idéologies de gauche dont le mouvement woken’est que le dernier avatar, consistant en un « ramassis de courants doctrinaux qui empoisonnent l’Université depuis fort longtemps ». Véritable « peste intellectuelle » et « puissant instrument de censure », il tend à « remodeler l’Université selon l’inépuisable volonté des groupes minoritaires ». « La notion de vérité est vue comme périmée », le passé est suspect « d’endoctriner les étudiants de valeurs rétrogrades » et le sens commun passe pour populiste (au point que la science n’est plus considérée que « comme un simple genre littéraire ». Dans ce nouveau contexte, pour les idéologues postmodernes, ce qui importe « n’est pas d’être crédible mais d’être audible ». « Ils font la promotion d’une cause qui leur tient à cœur (…) ne se prête pas à la discussion, (mais) dépend surtout des sentiments ». En somme, « ils cherchent à faire passer leurs intérêts politiques pour de la science » et marginalisent « ceux qui aiment le savoir (…) qui croient en la rigueur, en la vérité et aux démonstrations rigoureuses ».
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Ce glissement progressif du triptyque instruction, vérité et liberté vers le triptyque endoctrinement, idéologie et censure s’inscrit dans une évolution globale des cadres. Depuis les mouvements étudiants des années 1960, et avec l’avènement de l’Université de masse, « le rôle de l’étudiant grandit (…) tandis que celui du professeur s’amenuise » alors même que « tout est fait pour que les étudiants s’enferment dans les cadres étroits du politiquement correct ». Cette évolution, soutenue par les instances dirigeantes des universités qui se sont « mis(es) au service d’une clientèle de plus en plus exigeante » a très largement bénéficié de la complicité des enseignants qui avait jadis désolé Raymond Aron : ils « trahissent le fondement même du projet universitaire » en imposant leurs idéologies politiques et en initiant les étudiants « à l’art de la contestation ». L’ensemble se résume à ce paradoxe – qui n’est qu’apparent : alors que l’on fait la promotion de la diversité, l’on constate une très forte homogénéisation du corps enseignant, autour d’une « religion », dans une « posture idéologique (où) aucun débat n’est possible ».
Si l’on en croit l’auteur, le Président français « a bien compris (…) le côté pernicieux des campus américains » et « a parfaitement raison de mettre en garde ses concitoyens contre les méfaits de la doctrine woke ». Pour encourageante qu’elle soit, nous ne souscrivons pas à cette assertion irénique. Certes, certains anciens ministres ont tenu quelques propos courageux – les seuls qui leur aient d’ailleurs été vivement reprochés – sur l’islamo-gauchisme, l’écriture inclusive et autres incongruités. Mais, « en même temps », à la faveur du nouveau quinquennat, l’on voit s’installer à l’hôtel de Rochechouart un tenant de cet « éveil », biberonné dans les universités états-uniennes, d’où il est revenu plus militant que jamais et convaincu de l’existence d’un « racisme structurel ». De surcroît, « en même temps » encore, l’ensemble de la politique macroniste de l’enseignement supérieur tend à une américanisation du prestigieux service public. Si l’on renforce encore l’autonomie des universités – qui leur permettra de plus en plus de latitude dans le clientélisme des contenus qu’elles proposent, y compris les plus militants et les plus saugrenus – si on leur confie exclusivement, et sans garde-fou, le recrutement des enseignants – qui pourra donc reposer exclusivement sur des critères idéologiques – et si, enfin, l’on précarise fortement le statut des enseignants – ce qui permettra d’écarter les moutons noirs et les brebis galeuses qui forligneraient de l’idéologie promue – alors toutes les conditions seront réunies pour importer, également, et avec succès, la dérive woke des universités nord-américaines. « Les mauvaises idées gangrénées par le politiquement correct, se répandent aussi rapidement qu’un microbe » : toutes les doctes paroles seront vaines si l’on met, par ailleurs, l’organisme en condition de développer la maladie.
On voit se développer corrélativement l’affirmation explicite de biais cognitifs idéologiques dans des recherches prétendument scientifiques
L’engrenage idéologique est déjà enclenché. L’ouvrage de Robert Leroux peine à s’abstraire des très nombreux exemples nord-américains qu’il cite – mais dont il a raison d’affirmer qu’ils sont utiles à saisir l’ampleur du phénomène outre-Atlantique. Ce texte mérite, pour la France, d’être complété par la lecture de Nathalie Heinich : Ce que le militantisme fait à la recherche (Tract, Gallimard, 2021). Les études de sociologie sont, traditionnellement, les plus propices au développement de ces idéologies. Néanmoins, le petit ruisseau commence à sortir largement de ce lit originel. On trouve déjà des chasses aux sorcières dans d’autres disciplines, que ce soit la littérature, l’histoire – Sylvain Gouguenheim en a fait les frais il y a déjà plus de dix ans – ou même le droit. On voit se développer corrélativement l’affirmation explicite de biais cognitifs idéologiques dans des recherches prétendument scientifiques.
De façon plus globale, il est aisé de souscrire aux analyses de l’auteur pour constater, à la suite de nombreux autres, que « le système éducatif s’écroule un peu partout en Occident »; que sous couvert de liberté d’expression les nouveaux idéologues « proposent surtout la tyrannie et la création d’une police des idées » ; mais encore que ces gens-là « qui sont incapables de proposer des choses intelligentes et originales sont (…) récompensés ». Il est également exact que de plus en plus de dirigeants d’universités « sont assoiffés de pouvoir » et installent, dans la mesure où ils en ont la latitude, des systèmes de clientélisme – on l’a encore récemment constaté à travers les consignes de vote que certains d’entre eux ont adressé par les canaux de leurs institutions. La suite n’est que question de temps et de contexte.
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Si rien n’est fait pour endiguer les velléités et la contagion de ce « régime postmoderne (…) théoriquement et méthodologiquement nul », les universités françaises deviendront, à l’image de leurs homologues nord-américaines, « des fourre-tout, des foutoirs, des repaires d’idéologues ». Alors, à cet enseignement supérieur pas encore moribond, rappelons le célèbre poème de John Donne : « N’envoie jamais demander pour qui sonne le glas. Il sonne pour toi ».

Éd. du Cerf, 248 p., 20 €





