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Gaspar Noé, le dernier cinéaste radical

Un appartement filmé comme un champ de ruines. Un couple de vieillards condamnés par la mort et la démence. Avec Vortex, le cinéma de Gaspar Noé atteint l’âge de raison. Celui où l’on scrute les décombres.

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© Benjamin de Diesbach

Comment vous est venue l’idée de Vortex?

Il y avait cette volonté de réaliser un film d’horreur psychologique, de raconter une horreur que tout le monde va être amené à rencontrer dans sa vie. Quand tu vois ta propre mère ou ton propre père fragilisé par l’âge, tu ressens la douleur comme s’il s’agissait d’une extension de toi-même. Il y a huit ans, lorsque ma mère a commencé à aller très mal, je ne m’attendais pas du tout à ce qu’elle perde la tête, c’était une femme brillantissime, qui lisait un livre par jour. C’est ça, le déclencheur du film: la haute tension artérielle qui dégrade le cerveau et qui fait que des gens commencent à perdre la mémoire, puis une partie de leurs capacités cognitives pour finir dans un état de terreur supérieur à tout, comme si l’usine chimique du cerveau se mettait à produire des mauvais trips en continu, bien supérieurs à ceux que les drogues peuvent induire. En plus, ce sont des voyages sans retour. Je n’ai jamais vécu de guerre, mais ce genre de drames familiaux liés à la vieillesse, c’est peut-être la situation la plus extrême en temps de paix.

Vortex est donc le film d’horreur du quotidien?

Vortex répondait à mon envie de faire un film d’horreur sur un sujet que l’on craint tous mais que tout le monde contourne: la démence sénile. C’est un vrai angle mort. De plus, j’avais vécu coup sur coup la mort de trois hommes dont j’étais plus que proche – dont mon acteur Philippe Nahon. Et par ailleurs, j’ai passé trois semaines à l’hôpital à la suite d’une hémorragie cérébrale. J’étais dans un état d’esprit lié à la maladie, au décès, au deuil, et l’épidémie mondiale est venue se coller à tout ça, avec ce qu’elle comportait comme effets secondaires sur l’esprit, avec ces rues désertes et ce sentiment de danger incessant : comme si le monde redevenait étranger, dangereux. Vortex vient de là.

Avec vos derniers films, vous êtes de plus en plus au croisement de deux formes très pures du cinéma, le cinéma muet et le documentaire, c’est un geste radical.

J’ai voulu prendre Françoise Lebrun pour incarner la mère de mon film, car depuis que je l’ai découverte dans ce grand chef-d’œuvre français des années 70 qu’est La Maman et la Putain, je suis fasciné par son travail. Eustache fait de la fiction comme d’autres font du documentaire, et inversement. Un autre grand maître français pour moi, qui fait de la fiction à partir d’éléments réels, c’est Alain Cavalier. Leur cinéma me parle, mais aussi celui d’Ulrich Seidl quand il fait Paradise: Love. Seidl vient du documentaire et il fait des films avec des non-professionnels qu’il met dans des situations critiques. Quant au cinéma muet, et expressionniste: après avoir eu mon hémorragie cérébrale et passé du temps à l’hôpital je me suis retrouvé dans une France en plein confinement alors j’en ai profité pour regarder de nombreux mélos japonais des années 60, tous les Kinoshita et les Mizoguchi. J’ai aussi rattrapé tout ce que je pouvais du cinéma muet et expressionniste que je ne connaissais pas encore. Le cinéma muet est fascinant parce que c’est un autre langage, bien plus proche du langage des rêves. [...]

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