À LIRE : LE GRAND ARCHITECTE
Nous étions plutôt enclins à croire la rumeur populaire qui dit que parmi les professions les plus détestées des Français figurent – en haut du podium – les architectes et les journalistes. Pour les seconds, nous ne réviserons pas immédiatement notre jugement, mais pour les premiers nous sommes contraints de le faire. Rudy Ricciotti, architecte français du Mucem (entre autres), artiste du béton (si, si c’est possible) vient de sauver leur honneur en nous donnant ce court essai, beau livre modeste, tonique et tranchant ; à la fois guerrier et gonflé par l’esprit de camaraderie. Ricciotti l’avait déjà écrit il y a dix ans : L’Architecture est un sport de combat (Éd. Textuel), et il le prouve encore ici. Plus conteur que pamphlétaire, l’architecte nous emporte par son sens du récit et devient – avec sa troupe d’ouvriers – un cousin camarguais des personnages de Chesterton, grandiloquent et outré : méridional donc, mais toujours vrai et touchant ; soucieux de nous transmettre la réalité du terrain quand il se fait professeur et guide de ce monde méconnu (on rêverait d’une histoire de l’architecture écrite par lui). Au fil des pages, avec force anecdotes (authentiques morceaux de littérature qui voisinent parfois avec la fable), l’architecte alterne entre les gifles – pour ne pas dire les coups de poing remontants – au monde moderne bureaucratique, froid, stupide et laid, et la célébration du savoir-faire, de la créativité, de la loyauté, de la nature et de la beauté (ce gros mot), à laquelle il n’a pas renoncé. C’est au final le récit vrai de l’éternel combat de la barbarie contre la culture qui nous est ici narré ; de la bêtise automatisée contre l’esprit de finesse (autre nom de l’insoumission qu’il professe). Et soudain nous comprenons que la vie de chantier est un mode de vie et nous nous surprenons à regretter de ne pas pouvoir faire partie de la compagnie à cause de notre incapacité à planter un clou. Prodigieux. Nicolas Pinet

À FUIR : CULTURAL STUDIES, UN MODÈLE CONFUS
Pour comprendre ce qui se joue dans les universités américaines, il n’est pas inintéressant de lire certains textes fondateurs. Cette réédition de Stuart Hall, sociologue afro-britannique qui s’est imposé dès les années 50 comme un précurseur des « cultural studies », nous permet de comprendre les racines d’une pensée qui s’est construite comme un reflet du marxisme dans une société immigrationniste et capitaliste. Né en Jamaïque, Stuart Hall dit s’être « découvert noir » lorsqu’il a émigré au Royaume-Uni, et a commencé à penser l’identité – culturelle, ethnique, sociale – non comme un étant donné mais bien comme une construction éphémère due à un tissu de relations. La culture ne serait pas tant le « produit » d’une lente maturation civilisationnelle, qu’une confluence erratique constamment remise à zéro par une foule de signaux envoyés par la société. Porteur, dans le sillage de la French Theory, d’un bagage de néologismes pour bâtir de toutes pièces une authenticité intellectuelle, il identifie plusieurs « ramifications conceptuelles » au concept d’identité noire : l’assimilation culturelle, l’assignation politique, l’exploitation ethnique ou le mugging,et impose l’idée qu’une identité n’est qu’une sorte de signature mentale, qui répond aux logiques du codage et de l’encodage, au même titre qu’une cellule ou qu’un électron. Une véritable « amibologie » qui montre à quel point la convergence des sciences, et des domaines de sens, pour reprendre les termes de l’Allemand Markus Gabriel, ont produit cet improbable kouglof qu’est la sociologie moderne, propre à tout mettre à égalité – l’ontologie, la métaphysique, la raison de l’histoire, la biologie – pour énoncer cette détermination des auto-proclamées « minorités ». Le fait que les écrits de Stuart Hall soient aussi touffus, voire cryptiques, montre à quel point ce courant de pensée est voué à l’extinction, conçu par ses zélotes comme un réservoir à slogans mais qui s’écroule dans sa propre indigence. Marc Obregon

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BIENVENUE AU CLUB
On aime les détester, tant ils nous ont fait de mal. Mais qui étaient-ils vraiment, ces « Jacobins » ? Et quelle histoire faire du « jacobinisme » au long cours ? C’est à ces questions plus complexes qu’il n’y paraît que répondent Guillaume Roubaud-Quashie et Côme Simien, avec l’ambition de tordre le cou à la légende noire jacobine. Après Tout, pourquoi pas. Hormis quelques effets ratés à coups de phrases courtes (« Direction Bois de Cros. Expédition punitive. Expédition armée. Chasse à l’homme. Fusillade. Morts. »), l’ouvrage est écrit avec un souffle indéniable, mais non sans quelques malhonnêtetés. Sur le fond, on apprend un tas de choses, par exemple que les jacobins ont pour origine un groupe de députés bretons. Ce qui distingue la Société des Amis de la Constitution, ou Club des Jacobins, c’est l’importation d’un modèle américain, le « club », société de débat moyennant cotisations, progressivement ouverte au public, avec l’organisation d’un réseau inégalé sur l’ensemble du territoire. En 1794, 6 000 clubs regroupent près de 500 000 membres, présents dans la plupart des communes de plus de 2 000 habitants. Le mot « jacobinisme » est forgé par ses adversaires : les contre-révolutionnaires d’abord, par l’entremise de l’abbé Barruel, repris ensuite par des révolutionnaires modérés comme les Feuillants. Il n’y aurait eu ni « dictature jacobine » (le « système de la terreur » est loin d’être le seul fait des Jacobins, d’où l’on conclut que les autres protagonistes ont autant de sang sur les mains qu’eux), ni « centralisation jacobine » (les Girondins n’étaient pas plus libéraux ou décentralisateurs ; si les Jacobins les taxent de « fédéralistes », c’est pour les accuser). Au final, le jacobinisme ne serait pas tant une idéologie qu’une « chambre d’écho révolutionnaire » qui fonda la praxis politique moderne : la citoyenneté, la démocratie, le débat, avec la possibilité du désaccord (!). Qu’en pensent les Vendéens ? Rémi Carlu

TOUS PAYSANS
Hervé Luxardo retrace l’histoire de la paysannerie depuis la Révolution. En 1845, les ruraux représentent 27 des 35 millions d’habitants. Un poids qui va diminuer dès le XIXe siècle, bien avant les tracteurs et l’électricité. Les pouvoirs politiques veulent détruire les communautés paysannes, par le détricotage du vieux système agraire (avec ses droits collectifs) qui constitue parfois le seul moyen de survivre. L’individualisme du propriétaire tue l’esprit collectif. Face à cette agression, de nombreuses révoltes éclatent, la plus étrange étant celle des Demoiselles en 1830 : des paysans affublés de robes s’attaquent la nuit aux soldats. Durant le second Empire, le désenclavement des campagnes par les routes met fin à cette délinquance. La modernité, en apportant le confort, porte un sérieux coup aux traditions. L’arrivée des journaux, des romans, de l’électricité marquent la fin des veillées, creuset de la mémoire et de l’entraide villageoises. La création du Marché commun donne le coup de grâce à la paysannerie, en poussant les agriculteurs à s’endetter pour être plus productifs. Mais le monde paysan refuse de disparaître dans l’indifférence, en témoignent les révoltes des bonnets rouges ou jaunes. Parce que la paysannerie, c’est la France. Benjamin de Diesbach

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FIDÈLE AU BAPTÊME
Prêtre jésuite, professeur de philosophie et ancien missionnaire aux Philippines, le père Jean-François Thomas fait paraître, avec La France en son âme, de profondes méditations sur la vocation de notre pays, rappelant les splendides hauteurs qu’il a atteintes hier par l’alliance du Trône et de l’Autel, alertant sur les noirs abysses dans lesquels il s’enfonce depuis qu’il a tourné le dos à la Vérité. Suite de courts essais consacrés à des sujets variés, allant de sainte Clotilde à la politesse, à l’art baroque ou à l’opinion publique, c’est toujours le regard levé au ciel que le père Thomas disserte, aidé de Bernanos et de Bloy, dans une langue racée à son aise dans l’éloge comme dans la fulmination. S’en prenant de front aux égarements modernes, nous dirions de ce texte qu’il est jubilatoire s’il n’était empreint de cette gravité, de cette solennité qui semblent tombées d’une chaire plus haute, et qui rappelleront aux esprits légers la gravité de notre situation. Mais loin de se complaire dans le désespoir, il s’agit avant tout d’un écrit de combat, qui en appelle au zèle des bonnes volontés contre toute forme de découragement, et nous enjoint à rester éveillés, comme le Christ à ses apôtres au jardin de Gethsémané, afin de n’être abusés par aucune des contrefaçons de notre temps. RC

POMPE ROYALE
Outre l’exposition au Mobilier national, le dernier sacre royal français, celui de Charles X le 29 mai 1825 à Reims, fait l’objet d’une remarquable étude de Bernard Degout. Loin d’être un simple apparat, la cérémonie concentre tous les débats politiques du temps : comment, vu l’état des esprits, organiser ce cérémoniel qui est comme l’âme de la monarchie ? Les rites traditionnels seraient-ils conservés ? Quelle place faire à la religion ? Le roi prêterait-il serment sur la Charte ? Quid des parlementaires et maréchaux d’Empire ? Gardant le secret, les organisateurs optent pour une cérémonie écourtée par rapport au dernier sacre (Louis XVI), qui doit réaffirmer de manière absolue la légitimité royale (même si le sacre ne fait pas le roi), au détriment de ses deux points d’appui classiques : la foi catholique (bien qu’une longue prosternation devant l’archevêque sera mal reçue) et le peuple (le consentement populaire est supprimé). L’enthousiasme unanime suscité par le sacre dissimule mal de trop profondes tensions sur l’interprétation de la Charte : continuité pour les uns (le « texte rajeuni du code de nos vieilles franchises » disait Chateaubriand), rupture souhaitable ou funeste pour les autres. Hélas, la cérémonie ne sera pas ce bain de légitimité tant espéré – et bientôt le roi tombera. RC

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CHEZ LES ANGLO-SAXONS : CHRONIQUE DE LA DÉCADENCE CANADIENNE
Jadis envié partout dans le monde, le Canada est devenu un objet de dérision, en raison de choix politiques absurdes qui le placent désormais à l’avant-garde de la décadence occidentale. C’est la thèse de Don’t be Canada de Tristin Hopper, chroniqueur au National Post de Toronto, qui recense dans ce court opus les pires erreurs du pays, majoritairement commises depuis l’élection de Justin Trudeau en 2015. Avec des politiques parmi les plus permissives du monde en matière d’euthanasie, de changement de sexe, de criminalité, de drogue et d’immigration, le Canada a cru pouvoir fonder ses politiques sur la seule vertu. Le pays en paie aujourd’hui le prix avec le plus haut taux d’euthanasie au monde, des criminels dangereux systématiquement relaxés par la justice, une crise immobilière sans précédent, la wokisation des institutions publiques et une explosion de la toxicomanie dans les grandes villes. Malgré la démission de Trudeau en début d’année, il faudra plus qu’un nouveau Premier ministre pour renverser une décennie de choix désastreux. L’auteur se fait le porte-voix de la majorité de jeunes Canadiens qui croient que leur pays est « brisé » et qui forment maintenant la base du Parti conservateur de Pierre Poilievre. Un essai à lire pour éviter de reproduire les mêmes erreurs en France et en Europe, où nombre de militants progressistes voudraient décalquer le fiasco canadien. Matthias Dumas






