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Le meilleur et le pire des essais de mai

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Publié le

16 mai 2025

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Chaque mois, L’Incorrect sélectionne pour vous le meilleur et le pire de l’actualité intellectuelle. Perles rares ou navets survendus, authentiques exploits ou pathétiques arnaques : à rebours de la tyrannie du médiocre, nos critiques vous redonnent le sens des hiérarchies. Alors, sur quel livre vous faut-il vous jeter avec urgence, et lequel fuir sans vergogne ? Réponse pour ce mois de mai.
© Benjamin de Diesbach

À LIRE : CÉLÉBRATION DU RITE

LA DISPARITION DES RITUELS, BYUNG-CHUL HAN, Actes Sud, 128 p., 16 €

Le concept de décivilisation s’est fait une place de choix dans le débat public, bien que trop souvent réduit à la résurgence de la violence : c’est plus largement le relâchement formel des corps, propos, affects et actes qu’il faut interroger. L’essai du philosophe sud-coréen Byung-Chul Han apporte une pierre intéressante à la réflexion en se penchant sur la disparition des rituels, ces « actes symboliques qui transmettent et représentent les valeurs et les ordres sur lesquels se fonde une communauté ». Unificateurs et stabilisateurs, producteurs de sens et d’enchantement, les rites « sont dans le temps ce qu’un logement est dans l’espace, ils rendent le temps habitable », dit-il joliment. Ils donnent forme aux principales transitions de l’existence et inscrivent dans les corps les ordonnancements d’une société. Loin d’être un formalisme tournant à vide, ils produisent des effets mentaux, tempèrent les ardeurs, introduisent en société et protègent des brûlures de la vie.

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Mais ces rituels sont en voie d’extinction. L’auteur esquisse une généalogie de cette disparition, montrant que nous sommes passés d’une « communauté sans communication », fondée sur l’appartenance commune et l’harmonie silencieuse, à une « communication sans communauté » : l’atomisation et le narcissisme réduisent chacun à la production de soi-même. Le néolibéralisme a balayé le souci des mises en forme par son culte de l’efficacité, de l’authenticité, de la production et de la transparence. « Nous vivons dans une culture du signifié qui rejette le signifiant, la forme, en les considérant comme extérieurs. » Le capitalisme compte au lieu de conter. Occupée à la monstration du privé sans règles ni cérémonies, notre époque est proprement pornographique. Notre capacité de répétition, qui faisait s’attarder le temps, a été détruite par la course aux stimuli, et nous voilà condamnés à la vie contingente et additive de l’update. Le sacre royal britannique et la recrudescence des conversions rappellent a contrario notre besoin fondamental des belles formes. Rémi Carlu


À FUIR : GOUROU DU PLEURNICHARDISME

SOCIOBIOGRAPHIE, DIDIER ERIBON, Flammarion, 336 p., 22 €

Le livre d’entretien, c’est le meilleur moyen pour un philosophe de faire parler de lui à peu de frais. Faire parler de lui, c’est un peu le dada de Didier Eribon. Rappelons pour ceux qui n’auraient pas suivi la place singulière que voudrait s’arroger le philosophe dans le paysage intellectuel français : celui d’un transfuge de classe, obsession façonnée dans les forges bourdieusiennes au milieu des années 70, pour cet originaire de Reims, monté à Paris afin de suivre des études de philosophie (et rater son agrégation) et qui a depuis fondé toute une petite école de pensée (constituée principalement de ses propres mignons, Geoffroy de Lagasnerie et Édouard Louis), tous ayant tiré de leur ascendance sociale et de leur réussite mondaine, vécues avec une étrange culpabilité rentière, matière à critiquer la société française. C’est précisément là que toute la forfanterie intellectuelle de ces penseurs de gauche qui se sentent le droit de discourir sur la lutte des classes parce qu’ils se sont eux-mêmes essuyé les pieds sur le tapis de leurs origines, a quelque chose d’éminemment crapuleux.

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La plus grande contradiction – que soulève d’ailleurs brièvement Eribon – étant que sa « lutte des classes » a été facilitée grandement par le milieu gay, un entre-soi connexe qui lui a permis précisément de faire les bonnes rencontres au bon moment. Et de bâtir à peu près toute son œuvre sur ce scandale originel : la non-reconnaissance des homosexuels en Province, et le déni de la vieille France patriarcale face à ses inclinations… Des « êtres gondolés » dira le philosophe, mais qu’importe puisque les salons du Tout-Paris et le journal Libération lui dérouleront le tapis rouge, et permettront son flamboiement dans les cieux de la capitale en feux d’artifices de narcissisme et de thèses fumeuses. Un livre édifiant pour qui veut comprendre la nature profonde de petite pensée de la gauche homosexuelle provinciale et parvenue, que l’Histoire retiendra probablement sous le nom de « pleurnichardisme ». Marc Obregon


HOMO EX MACHINA

LA GUERRE DES INTELLIGENCES N’AURA PAS LIEU, RÉMI SENTIS et JEAN-FRANCOIS LAMBERT, Salvator, 120 p., 17 €

« La technique est le verbe de l’homme-Dieu », disait Gómez Dávila, montrant la mission régénératrice conférée par le moderne à la technique : celle-ci doit le racheter de ses limites, de ses malheurs, de la mort. D’où les fantasmes d’un Laurent Alexandre ou d’un Noah Harari sur l’IA, censée surpasser l’intelligence humaine et avec laquelle il nous faudrait fusionner pour établir un paradis terrestre. C’est à ces niaiseries que répondent avec intelligence et précision Rémi Sentis (agrégé de mathématiques et directeur de recherche émérite) et Jean-François Lambert (enseignant-chercheur en neurosciences) dans un essai ramassé qui articule avec justesse analyse scientifique et compréhension intégrale de l’être humain. Ils montrent que l’amalgame entre cerveau et machine, utilisé par les transhumanistes pour prôner une éthique utilitariste au mépris de toute morale, est fallacieux : la pensée humaine se distingue parce qu’elle fait place aux affects, aux sens, à l’expérience ou à l’intuition ; alors que l’IA, en plus de n’être pas une intelligence (parce qu’elle n’a pas de corps, et qu’elle accumule des informations auxquelles elle ne peut donner de significations), dépend en tout point de la main de l’homme. Bref, la guerre entre les deux n’aura pas lieu. Rémi Carlu


LE PRÉSIDENT EMPÊCHÉ

PAUL DOUMER, PAUL MOUGENOT, Passés composés, 272 p., 21 €

Oublié, Paul Doumer (1857-1932) mérite mieux que son statut de dernier président de la République assassiné. C’est tout le mérite de l’ouvrage de Paul Mougenot que de lui redonner toute sa place dans la piètre IIIe République. Sa vie en elle-même est assez romanesque. Né à Aurillac d’un père qui abandonnera sa famille avant de devenir communard, le jeune Doumer grandit dans le Paris populaire, travaille le début de son adolescence, passe ses grades universitaires en cours du soir et devient enseignant et journaliste radical dans l’Aisne. Il devient député de ce département à compter de 1888. De 1897 à 1902, il est gouverneur de l’Indochine. Jamais rassasié de tribulations politiques, il se fait élire en 1912 sénateur de Corse, avec laquelle il n’a aucun lien, et le restera jusqu’à son accession à l’Élysée en 1931. Patriote sincère, Paul Doumer perd quatre de ses cinq fils durant le premier conflit mondial. Évoluant vers le centre droit, il préside la chambre haute à compter de 1927 avant d’être élu à la magistrature suprême, alors réduite à l’inauguration des chrysanthèmes et aux banquets officiels. Il tombera sous les balles d’un Russe blanc qui terminera lui-même sous le couperet de la guillotine, sans que le motif réel du meurtre ne soit jamais éclairci. Jérôme Besnard


LE MONDE D’APRÈS

L’UNIFORMISATION DU MONDE, STEFAN ZWEIG, Allia, 48 p., 3,50 €

S’il est une leçon que nous avons apprise grâce à René Girard, c’est que les artistes sont les seuls capables de sentir à l’avance ce qui nous pend au nez. Stefan Zweig le prouve avec ce petit article publié il y a cent ans en Allemagne. Avec la finesse et l’humour qu’on lui connaît, il décrit – avant Huxley, Orwell ou Bernanos – les ravages que la technique et le divertissement ont fait subir aux particularismes régionaux, au profit d’un monde uniformisé, celui de l’homme-masse. Ce monde qu’il pressentait – ennuyeux comme une zone commerciale – est celui dans lequel nous nous débattons depuis trop longtemps ; c’est celui qui étouffe toute tentative de vie intérieure en lui substituant « des petits plaisirs (intérieurement vides) ». Pour l’écrivain autrichien, le coupable est l’Amérique qu’il accuse (en 1925 !) de s’être lancée à la conquête de l’Europe ; dont il fustige « l’ennui horrible […] instable, nerveux et agressif » et qu’il oppose à « l’ennui européen, celui du repos […] de la perte de temps paresseuse mais inoffensive. » Texte visionnaire donc, dont nous regretterons le fatalisme final, puisque face à l’ouragan uniformisateur, Zweig préconise une tranquille collaboration pour mieux organiser « une fuite en nous-mêmes ». « Il faut cultiver notre jardin », aurait dit Candide. Pas sûr que ça suffise. Nicolas Pinet


CHEZ LES ANGLO-SAXONS : LA DÉMOCRATIE CONTRE LES FANATIQUES

ON DEMOCRACIES AND DEATH CULTS : ISRAEL AND THE FUTURE OF CIVILIZATION, Douglas Murray, Broadside Books, 320 p., 30 €

Après des livres à succès sur l’immigration et le wokisme, le journaliste britannique Douglas Murray tourne désormais son regard vers la guerre entre Israël et le Hamas. Suite aux attentats du 7 octobre, il s’est rendu sur place pour observer le conflit sans filtre, et récolter des témoignages. Dans On Democracies and Death Cults, il attaque de front le récit médiatique anti-Israël qui a repris le dessus dès le lendemain du massacre, en donnant la parole aux familles des défunts et aux jeunes militaires qui risquent leur vie. Il décrit sans fard le « culte de la mort » du Hamas, qui n’a aucune considération pour la vie humaine, qu’il s’agisse de citoyens israéliens ou de Gazaouis (constamment utilisés comme boucliers humains). L’auteur expose également les doubles standards de la couverture occidentale du conflit, hypercritique envers la riposte israélienne, mais complaisante envers le terrorisme islamiste auquel l’on pardonne le meurtre et le viol de civils sous prétexte de « résistance » décoloniale. Cette défense sans concession d’Israël arrive à point, et situe ce conflit qui nous semble parfois lointain au cœur de la bataille culturelle occidentale, ce qui est bel et bien le cas si on se fie à l’obsession qu’il suscite chez les militants wokistes. À lire pour comprendre les atrocités commises par le Hamas et l’héroïsme des soldats qui risquent tout pour la survie de l’État juif. Matthias Dumas

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