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Le style « Ametora »

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Publié le

3 novembre 2026

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Chemises oxford, mocassins, jeans et cheveux gominés : dans le Japon des années 60, le style « Ametora » est l’uniforme du mauvais sujet. Normalisé, il est devenu un art de la méticulosité.
© Romée de Saint Céran

En août 1945, les États-Unis d’Amérique, patrie de la tolérance et des lumières de l’humanisme, ont irradié l’empire japonais d’une tout autre lumière : celle de la bombe atomique, qui a transformé en parking poids lourds les villes d’Hiroshima et Nagasaki. La capitulation du Japon a fort logiquement suivi l’aurore radioactive de cette démonstration de barbarie technologique. Les troupes d’occupation américaines se sont installées dans l’archipel, transformant progressivement certaines îles, qu’elles ont marquées de leur présence. Ainsi d’Okinawa, jadis connue pour la longévité et la vie saine de ses habitants, et qui, après des années de présence américaine sur une immense base militaire, est désormais l’île qui compte le plus d’obèses. Mais il ne s’agit pas d’une chronique historique, ni même alimentaire, alors passons.

Les Japonais ont un rapport complexe avec l’Occident en général. L’ère Meiji, les bateaux du commodore Perry, la fin des samouraïs, on connaît tout ça. Mélange de fascination pour la modernité des gaijin et de mépris pour leur grossièreté intrinsèque. Les années 1950 n’échappent pas à cette curieuse règle. Le style américain, qui se répand partout où les GIs s’installent pour occuper des pays étrangers, arrive au Japon au travers de ce filtre culturel. Les jeunes, fascinés par le style des Américains, veulent des Levi’s 501 comme les cow-boys. Les filles à soldats, les « pan pan girls » (onomatopée ironiquement dérivée de « pom pom girls ») portent des robes de couleur et des foulards façon hôtesse de l’air. Et donc, pour se donner un genre un peu dangereux, un peu voyou, il n’y a rien de mieux que de « faire l’Américain », comme on le chante au même moment à Naples, dans une chanson restée célèbre.

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« Ametora » est la contraction de « American Traditional » (les Japonais ajoutent un « o » pour pouvoir prononcer « tra ») et désigne ce style preppy (dont on a déjà parlé) qui, pour les jeunes Nippons, est un signe de rébellion – et pour le pouvoir, un indice de dangerosité. Les années 60 consacrent cette tendance lourde : les chemises oxford à col boutonné, les mocassins, les jeans, les cheveux gominés sont autant de signes de racaillisation. C’est, pour le pouvoir nippon, le Lacoste-TN de l’époque. L’uniforme du mauvais sujet. La rue Miyuki, à Ginza, dans le quartier coréen, devient célèbre pour sa concentration de praticiens du style « Ametora », tandis qu’à l’occasion des Jeux olympiques de 1964, les flics reçoivent l’ordre d’arrêter tous les porteurs de chemises à col boutonné qui ont du gel dans les cheveux (si, si, sérieusement).

Les années passant, le style preppy (ou « Ivy », du nom du lierre qui couvre les murs des universités américaines de la côte est, celles de l’« Ivy League ») se normalise et entre même dans la culture sartoriale japonaise. En 1965, le livre de photos Take Ivy consacre cette appropriation. Avec le goût de la méticulosité qui caractérise cette grande civilisation, les Japonais mettent désormais un point d’honneur à exceller dans la sélection de jeans selvedge (Momotaro) ou la confection de chemises oxford à col boutonné (Kamakura). Enfin, certains rois contemporains de la sape (Yukio Akamine, Yasuto Kamoshita ou Noboru Kakuta) sont, à leur façon, les descendants directs de cette attention pointilleuse qui s’est transformée en hommage. Imiter parfaitement pour innover ensuite, comme dans l’art floral de l’ikebana : plutôt un bon conseil pour la jeunesse.

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