La vanité française est proverbiale. Même démentis par les plus affligeantes réalités, nous autres Français conserverions la faculté de nous rengorger devant nos beaux miroirs. Or, jamais en France le mensonge embellissant ne fut plus malaisé qu’aujourd’hui. En quelques années, le déclin français s’est imposé comme une évidence. L’année passée aura constitué un tournant, et ce qui restera dans l’histoire comme « l’affaire des masques » en fut le révélateur. Plus largement, tous les récents indicateurs nous accablent : nous serons la dixième puissance mondiale en 2024, notre niveau en mathématiques, jadis l’objet d’une fierté légitime, est l’avant-dernier des pays de l’OCDE.
Déclassement qui se traduit également par un délabrement général observable au quotidien : métropoles sales, services publics en berne, misère croissante ; au plan intellectuel et moral même constat : surconsommation endémique de « chichon », de porno, de rap, de jeux-vidéo, illettrisme, complotisme, chute du quotient intellectuel, ultra-violence, désaffiliation généralisée. Partout la déglingue ! Et le confinement n’a pas montré tous ses effets… Comme si nous étions engagés dans un processus de sous-développement. Nous l’avons tant aimé le tiers-monde ! À gauche, à droite, chez les communistes, les catholiques, il aura cristallisé tous les fantasmes de l’intelligentsia française. Désormais, nous le rejoignons, tous ensemble et à grands pas. La France, ce bidonville en devenir.
C’est par notre irréalisme, l’oubli militant de nos intérêts vitaux, l’ignorance coupable des invariants du politique, dont le principal : le souci de la frontière, que nous fûmes – ou plutôt nos gouvernants successifs – les artisans de notre malheur
Pourquoi cette régression ? « La fatigue d’être soi » sans doute, qui nous empêche de défendre énergiquement nos intérêts. La France a exigé des sacrifices démesurés en 14-18 dont les fruits furent anéantis en juin 1940. Un tel traumatisme résonne longuement dans l’inconscient d’un peuple. La question de taille de la France y contribue également. Il y a un siècle, un jeune homme inquiet, Drieu la Rochelle, dans Mesure de la France, constatait l’avènement des empires et s’interrogeait sur la place de la douce France à l’ère du gigantisme. Son patriotisme s’en teintait d’amertume. Montherlant déplorait pour sa part la mesquinerie française qui faisait de nous un « pays riche qui réagit en pays pauvre ». Il est vrai que nous manquons de cette générosité qui nous permettrait de faire fructifier nos idées. Combien de découvertes exploitées par d’autres nations plus audacieuses ? Nous savons même, grâce au dernier roman d’Éric Reinhardt, Comédies françaises, que c’est un Français, Louis Pouzin, qui, le premier, eu l’idée d’internet. Ce simple exemple nous accable car nous avons manqué la révolution numérique et sommes désormais aussi vulnérables que ces pays qui abordèrent le XXe siècle sans avoir accompli leur révolution industrielle.
À ces défauts nationaux s’ajoutent de funestes choix stratégiques : traité de Maastricht, traité de Lisbonne, retour dans l’OTAN, tous nous ont fait perdre le goût même de la liberté sans laquelle rien n’est envisageable. Nous voilà multi-vassalisés : par les États-Unis, l’Allemagne, indirectement par les pays du Golfe, demain par la Chine. Enfin, il y a bien sûr nos absurdes politiques migratoires qui nous font implanter massivement sur notre sol une population extra-européenne sous-qualifiée*, tandis que nos chercheurs et autres bac +10 quittent une patrie qui n’a rien à leur offrir. Cet impensé nous portera sans doute le coup de grâce. Il est transversal à tous nos problèmes, les amplifie jusqu’à les rendre insolubles. Il n’est pas toutefois à leur origine : c’est par notre irréalisme, l’oubli militant de nos intérêts vitaux, l’ignorance coupable des invariants du politique, dont le principal : le souci de la frontière, que nous fûmes – ou plutôt nos gouvernants successifs – les artisans de notre malheur.
On s’active pourtant dans les hautes sphères. De bons garçons et de braves filles, éternels bons élèves, affamés d’approbation et soucieux de leur carrière, la tête pleine d’idéaux d’un autre âge – la mondialisation heureuse, le couple franco-allemand, le fédéralisme européen, la « diversité » joyeuse – s’appliquent à concevoir, mettre en œuvre et respecter des directives, normes et traités pensés à une autre époque pour un autre monde. Mais les plus finauds ont compris, et s’empressent de tisser, à leur profit exclusif, des réseaux d’influence, de se bâtir une belle fortune, proposant leurs services au plus offrant – lequel est toujours un étranger – et vendent la France à la découpe, charcutage accompli avec la meilleure conscience tant la réussite individuelle est l’horizon indépassable de ces gens-là. L’agitation grouillante de ces « profiteurs de la décadence » (de Gaulle) nous rappelle, selon Emmanuel Todd dans son dernier ouvrage, l’histoire proche d’un autre pays, la Russie, laquelle, sous Elstine, connut elle aussi, avec un supplément de brutalité, un dépeçage en règle.
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« Attention, tout n’était pas rose autrefois » nous avertissent sentencieusement les imbéciles chaque fois qu’ils sont témoins d’une expression d’inquiétude ou d’un élan de nostalgie. Certes, « tout n’était pas rose », seulement il y a encore trente ans la France pouvait prétendre à un avenir. Elle n’en a plus guère désormais. Ce dossier se veut un panorama des symptômes les plus flagrants de notre déclassement. Il n’a pas l’ambition d’être exhaustif. Il amène naturellement cette question : quel nouveau désastre nous guette aujourd’hui ? Car ce n’est pas complaisance romantique que de constater que la France n’avance que par saccades, qui, souvent, prennent le visage d’une catastrophe. Une majorité des Français partage cette certitude : la France bientôt boira la tasse, par un effondrement économique, une guerre civile, autre chose.
Nous avons parfois le sentiment de vivre une fin de cycle, au sens spenglerien, comme si nous étions un vieux peuple épuisé qui, depuis longtemps, aurait dit son dernier mot. Point de vue réversible : peut-être sommes-nous aussi un peuple expérimenté qui saura puiser dans son passé les ressources nécessaires pour faire face, une nouvelle fois. Tout n’est jamais complètement perdu. Mauriac le rappelait dans son Bloc-notes en 1956. La France, angoissée, se préparait à vivre un nouveau drame, alors même qu’elle était, sans le savoir, à l’aube d’une renaissance : « La partie est toujours presque perdue, elle ne l’est jamais tout à fait. C’est dans ce “presque” et dans ce “pas tout à fait” que notre espoir s’accroche, se love et qu’il nous survivra et qu’il durera aussi longtemps que battra un cœur humain sur un point de la planète ». Gardons espoir, serrons les dents, demain peut-être il fera jour.
* Taux d’alphabétisation de la société immigrée : Italie : 1930 : 77 % ; Espagne 1920 : 58 % ; Algérie 1970 : 26 % ; Maroc 1970 : 21 %. Cf. Emmanuel Todd, La Nouvelle France, Seuil, 1983





