L’édito de Romaric Sangars : lettre à Leïla Slimani

@DR

Chère Leïla, je sais que tu crois bien faire, mais décidément, tu t’y prends mal.

Conseillère en francophonie pour le compte d’un prince entouré de nombreux débutants grossiers aussi étonnés que nous le sommes de se trouver là où ils sont, tu ne te distingues guère de cet aréopage, avec ta récente déclaration selon laquelle notre langue serait « cool » – raison pour laquelle je me permets de te tutoyer, comme les Anglo-Saxons, puisque tel est ton élément -, et aussi, as-tu osé ajouter, que loin d’être une langue de « boudoir » ou de « lettrés », le français serait « pratique pour obtenir un emploi ».

Lâche donc tes grotesques bottins progressistes qui ne servent jamais qu’à brouiller l’évidence, Leïla, et plonge-toi plutôt dans Joseph de Maistre (tu sais, le maître-à-penser de Baudelaire), histoire de récupérer quelques fondamentaux auxquels on a visiblement oublié de t’initier. « On a dit mille fois, expliquait le Savoisien, que la langue française est dure et rebelle, et l’on a dit vrai ; mais si l’on croit ainsi en faire la critique, on se trompe fort: semblable à l’acier, le plus intraitable des métaux, mais celui de tous qui reçoit le plus beau poli lorsque l’art est parvenu à le dompter, la langue française, traitée et dominée par les véritables artistes, reçoit entre leurs mains les formes les plus durables et les plus brillantes. » La langue française : dure, tranchante, de l’acier ! Qu’y a-t-il de « cool » là-dedans, Leïla ? Tu m’expliques ?

Figure-toi, que s’il y a une raison pour laquelle je ne déplore pas la perte de la suprématie linguistique que nous avons longtemps exercée sur les autres peuples européens, Leïla, c’est bien parce que notre domination était spirituelle, que notre langue était causée par des aristocrates; dans les boudoirs, pour séduire ; dans les salons, pour penser; sur les champs de bataille, pour narguer la mort; tandis que la domination de l’anglais marque le règne des boutiquiers, qu’on parle anglais pour émigrer se faire exploiter par un patron avaricieux, pour commander le même hamburger frelaté à l’autre bout du monde, pour classifier le marécage sordide de la cyberpornographie.

 

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Autrement dit, on déchoit en anglais, Leïla, l’uniforme prolétarisation du monde se joue dans la langue de Shakespeare, et je suis bien heureux que notre langue demeure étrangère à cet abaissement, et qu’elle signifie encore, aux yeux du monde, une rare distinction – fût-elle désuète. Ce n’est pas à la langue française de devenir « cool » et « pratique », c’est aux Français de se hisser à nouveau à la hauteur de l’idiome qu’ils parlent. Et nous pourrions même rêver que l’esprit européen, voire mondial, se redresse en français, Leïla, ce qui implique que nous fournissions un formidable effort afin de franchir de nombreuses difficultés, et que nous le désirions follement. Tout le contraire du « cool » et du « pratique », ces épithètes de lieux d’aisance.

Parce qu’en définitive, ce n’est pas en vue que nous nous soumettions aux injonctions  du monde, Leïla, que Dieu nous a mis de l’acier dans la bouche

Journaliste & écrivain

rsangars@lincorrect.org

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