1 – LA DIVERSITÉ TU CHÉRIRAS
Le CNC valorise la représentation des minorités, et le Sociétal maussade s’y emploie donc courageusement. Si ce début de saison est pauvre en films de banlieue, c’est le jackpot au niveau LGBT avec deux coming out lesbiens en milieu hostile, musulman – La Petite Dernière (Hafsia Herzi, 22/10) – ou grand-bourgeois – Love me tender (Anna Cazenave Cambet, 10/12), pour changer des gays dans le monde rural, tellement 2024 – La Pampa (Antoine Chevrollier). On peut y ajouter une comédie sérieuse sur les premières PMA post-loi Taubira – Des preuves d’amour (Alice Douard, 19/11). Au rayon des territoires investis pour siphonner l’argent des régions, notons le grand succès de Saint-Dizier qui, quoique honteusement désindustrialisé, voit péter dans son ciel les Mirage 2000 de la Base 113, Météors (Hubert Charuel, 08/10) s’y passe intégralement, ainsi qu’un petit tiers de Dossier 137 (Dominik Moll, 19/11).
2 – LES CLICHÉS TU ENFILERAS
Les convergences de l’inspiration ne peuvent qu’entraîner des redites aidées par les caractérisations basiques qui définissent les personnages porte-manteaux à la mode. Dans Dossier 137 et L’Intérêt d’Adam (Laura Wandel, 17/09), Léa Drucker interprète une sainte laïque, enquêtrice IGPN ou infirmière courage qui, par sa pugnacité, se met à dos sa hiérarchie. Accumulant les heures supplémentaires, elle se trouve contrainte de passer un coup de fil à son ado de fils pour le prévenir qu’elle ne va pas rentrer tôt et qu’il devra se faire à manger, seul. Comme c’est une mère parfaite, elle a déjà des idées à partir des restes que cette nouvelle Annie Girardot a préalablement réfrigérés. Rassurons le lecteur : le fils n’a pas mangé la même chose dans les deux films. Ouf !
3 – TON SUJET, TU TRAITERAS…
L’aspect programmatique du Sociétal maussade entraîne bien souvent les cinéastes à opter pour le modèle du film-dossier (emblématiquement, le Moll qui inclut le mot dans son titre), comme si l’œuvre gardait le souvenir de sa genèse. Avant de parvenir sur les écrans, elle a d’abord été un dossier qui s’est trimballé de commission en commission où l’on a sagacement soupesé ses qualités d’innocuité avant d’envisager son développement plus avant. Cette scène primitive, au sens freudien, fait retour dans les films, comme le multi-césarisé L’Histoire de Souleymane ou le prochain Love me tender. Des personnages sont jugés sur dossier et soumis à un interrogatoire ou à une présence institutionnelle (dans le second film, une mère à qui il n’est permis de voir son enfant qu’en présence d’un tiers appointé par l’État). C’est la rétention administrative qui, littéralement, préside à leur naissance. Honni par la Nouvelle Vague qui conchiait André Cayatte, le film-dossier est désormais le nec plus ultra, comme on le constate à la réception critique d’un navet aussi absolu que L’Intérêt d’Adam.
4 – … OU PAS
Toutefois, la prime au sujet se retourne parfois contre lui, et les réalisateurs se cabrent alors devant l’obstacle. Le nullissime Nino (Pauline Loquès, 17/09) – qui relate, après l’annonce de son cancer, la déambulation d’un jeune homme dans Paris – évite toutes les scènes à faire par crainte du pathos (le Mal suprême aujourd’hui). Vous n’aurez pas ma peur ! À la place, du sirop d’orgeat et une masturbation dirigée au babyphone. Cette crainte du sexuel devient croquignolesque dans des films qui prennent la chose pour sujet. Kika (Alexe Poukine, 12/11) suit la reconversion forcée d’une assistante sociale niaiseuse en putain SM qui garde ses orifices intacts. La scène où de vraies maîtresses sont interloquées par sa non-connaissance des pratiques résume l’impasse d’un film à la fois nunuche et débile qui joue avec le feu en combinaison ignifugée. Comme Hafsia Herzi, que le lesbianisme terrifie bien plus que son héroïne dans La Petite Dernière, au vu des fondus au noir ménagés à chaque rapprochement. Dans un autre genre, Les Tourmentés (Lucas Belvaux, 17/09) déroule les préparatifs d’une chasse à l’homme qui n’aura finalement pas lieu (certainement parce que l’auteur est un humaniste).
5 – PRÉ-ADO TU RESTERAS
Nino, Kika, ou Ari (Léonor Serraille, 03/10), les diminutifs de collège n’aident pas à grandir. L’adulescence s’éternise, et la fiction se grippe face au syndrome de Peter Pan. Ari s’enfonce dans la névrose surjouée (mais sauvons son interprète Andranic Manet dont la veine temporale saillit à chaque émotion forte, troublant la distance entre l’acteur et le personnage). Le surplace narratif de Météores est combattu d’ineptes coups de force (les Pieds Nickelés à la centrale nucléaire). L’aspect maussade du Sociétal tient à l’impossibilité d’un dépassement qui ne viendra que d’un happy end rapporté, forcément doux-amer.
Lire aussi : « Dossier 137 » : film-enquête
6 – LES HOMMES TU MÉPRISERAS
On y est désormais habitué, les personnages masculins ne sont pas brillants, plus personne ne sait les écrire (cf. les clients de Kika, limités à leurs déviances). La virilité gêne, tout comme la génitalité. Le plus important de l’homme reste le sperme (Nino, Des preuves d’amour), sans lequel le féminin ne peut se perpétuer. Le modèle d’acteur qu’un tel gauchissement entraîne n’a plus rien à voir avec les Delon & Belmondo du cinéma classique français. Qu’un acteur soit talentueux et à l’aise avec son sexe le condamne à une filmographie secondaire (Sofiane Zermani) ou à une carrière de second couteau (Pierre Lottin). Météores oppose deux tempéraments proches du masculin dévirilisé promu par le Sociétal maussade, Paul Kircher (dont c’est le meilleur rôle) et Idir Azougli, promis à un devenir-Karim Leklou.
7 – LES FEMMES TU VÉNÉRERAS
La femme est donc l’avenir de l’homme, ce plus grand-chose pressé de débarrasser la planète. Le prisme féministe agit partout, quand il ne constitue pas le sujet. Toutes les actrices de Nino semblent taillées sur le même modèle de jeune femme fringante avec un petit moteur dans la voix, ce « vocal fry » importé des anglosaxons. Le mimétisme égalisateur fait que la critique récemment féminisée se reconnaît très certainement dans ces personnages, actrices, réalisatrices, si bien que le moindre pet de lapin émis par une primo-cinéaste se voit vanté comme Citizen Kane (par exemple Nino, et si l’ancienne journaliste Pauline Loquès n’a à ce stade aucun talent signifiant, il est plus que probable qu’elle a un beau carnet d’adresses).
8 – LA MISE EN SCÈNE TU NÉGLIGERAS
Avec tout ça, pourquoi s’ennuyer à mettre en scène ? Plus besoin de cadres, une caméra à l’épaule suffira (L’Intérêt d’Adam). Il n’y a qu’une idée cinéma dans Nino, la place Stalingrad cadrée d’en haut que traverse le héros pendant le générique. Le reste est une enfilade de plans plus ou moins rapprochés dans des intérieurs. Le Sociétal maussade anticipe sur son passage à la télévision.
9 – LES PETITS MAÎTRES TU COPIERAS
Reste pour les meilleurs élèves à convoquer les grands petits noms afin de valider leurs présences en salles ou festivals : Dardenne chez Wandel, Cassavettes chez Serraille (dont manquait à Jeune femme, le titre de son horrible premier film, un prévisible : sous influence). Le cas Herzi, très bonne actrice, est différent puisque son cinéma ressemble au raboutage maladroit de chutes récupérées chez Kechiche, son mentor, ou Maïwenn, son horizon. L’admiration y ressemble à une humiliation mal digérée.
10 – PAR LE GENRE TU TE SAUVERAS
Ployant sous ses insuffisances, le Sociétal maussade ne peut compter que sur la masse infinie de la petite-bourgeoisie pour imposer ses sous-produits gentils et concernés. Mais parfois, sans crier gare, l’un d’entre eux acquiert une vraie autonomie artistique. C’est le cas de Des Preuves d’amour qui dépasse l’attendu de son sujet et des passages obligés (l’homophobie familiale) par le choix du ou plutôt des genres – la comédie et l’étude de mœurs – et leur répartition par actrices (les excellentes Mona Chokri – la drôle – et Ella Rumpf – la sérieuse). La scène la plus hilarante – un babysitting catastrophe – est de façon osée dévolue à l’actrice non-comique. Cette recherche du meilleur point de vue est perceptible dans la belle idée des mère et fille jugeant à deux reprises de la qualité sonore d’une salle de spectacle en se plaçant à différents endroits. Une scène qui suggère que seule la pluralité des regards finira par avoir raison, un jour, enfin, du Sociétal maussade.





