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Les critiques littéraires d’avril

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Publié le

30 avril 2024

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Chaque mois, L’Incorrect sélectionne pour vous le meilleur et le pire de l’actualité culturelle. Perles rares ou navets survendus, authentiques exploits ou pathétiques arnaques, ici se poursuit l’ambition de distinguer. À rebours de la tyrannie du médiocre, du politiquement convenable et du consensus, nos critiques vous redonnent le sens des hiérarchies. Place aux critiques littéraires d’avril.
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Un fantasme littéraire

PAX, GRÉGOIRE POLET, Gallimard, 448 p., 23,50 €

La conférence de paix à Paris, en 1919 en présence du président américain Thomas Woodrow Wilson qui en profite pour jeter les bases de la Société des Nations, voici l’événement axial autour duquel ce livre non seulement tourne, mais virevolte avec une grâce évidente. C’est que le projet de Polet est assez singulier : embarquer son lecteur avec lui dans l’Histoire et s’y promener comme l’on passerait d’une pièce à l’autre dans un espace où toutes les époques pourraient coexister, en somme, y circuler comme dans un livre écrit par un autre que notre écrivain pourrait lui-même réécrire ou coécrire avant de couper net pour revenir dans son bureau et nous excuser de devoir amener ses enfants à l’école. Polet réalise une espèce de fantasme démiurgique et littéraire, nous traînant au fil de ses phrases dans le crâne de Goya ou la chambre où Marcel Proust écrit, nous présentant l’arrivée des ministres étrangers à Paris ou repartant au lendemain de la défaite française de 1870. Il y a quelque chose d’un peu vain, d’un peu trop gratuit dans son incessant ballet, mais sa jubilation est contagieuse, et cette manière de présenter la vie écoulée comme un roman qu’il serait toujours loisible de reprendre a quelque chose de grisant. Romaric Sangars

Lire aussi : Les critiques littéraires de mars

Un récit singulier

COMME APRÈS, MATTHIEU MÉGEVAND, Actes Sud, 145 p., 18,50 €

Vers l’âge de vingt ans, Matthieu Mégevand – auteur d’une belle trilogie de romans sur Toulouse-Lautrec, Mozart et Roger Gilbert-Lecomte – a été malade d’un cancer, qu’il a heureusement vaincu. Or, cette victoire qui aurait dû l’amener à reprendre le cours normal de son existence, comme on renoue les bouts d’un fil cassé, l’a poussé au contraire à tout mettre en question et à ne plus accorder de prix à rien, comme s’il regardait désormais sa vie avec une sorte d’indifférence… Un récit de guérison ? Oui, et l’auteur est lucide sur ce que le genre peut avoir de convenu, voire d’indécent – « je sais que j’en fais des tonnes, des montagnes, que d’autres, après le passage de la même tempête, ont soufflé un bon coup, repris leurs esprits, se sont mis à reconstruire et sont passés à autre chose ». Il en tire malgré tout un récit singulier sur le thème de la normalité et du fait de vieillir, mélange d’introspection, de scènes vécues, de portraits, avec un humour poli et résigné qui fait mouche. Bernard Quiriny

Au four et au soviet

KREMULATOR, SACHA FILIPENKO, Noir sur Blanc, 228 p., 21,50 €

« Une fois, j’ai incinéré quarante- cinq personnes de l’Institut pédagogique de la ville de Gorki, des doyens, des professeurs, des étudiants. Chaque nuit, mon four dévorait des membres des Jeunesses communistes et du Politburo. » Nesterenko fut le premier directeur du crématorium de Moscou (l’URSS mettait le paquet sur la promotion de la crémation, notamment pour lutter contre l’église orthodoxe qui la réprouvait), brûlant chaque jour les cadavres des auteurs des massacres de la veille, purgés à leur tour. Quand les Nazis approchent en 1941, il est arrêté lui aussi, et cuisiné… Sacha Filipenko s’est appuyé sur le dossier judiciaire de son personnage, récupéré via l’ONG russe Memorial. Utilisant des documents authentiques mais écrit sous forme d’interrogatoires fictifs au ton grinçant, le livre ne choisit pas son genre – comédie, biopic, satire historique ? –, ce qui fait à la fois sa force et, peut-être, sa limite. Blokhine, Lyssenko, Blücher, les huiles du régime défilent, utilement resituées par les notes de la traductrice. Bernard Quiriny

Feu sur Mélenchon !

LA RÉPUBLIQUE, C’ÉTAIT LUI !, ÉRIC NAULLEAU, Léo Scheer, 144 p., 18 €

Décidément, l’âge n’amollit pas le Naulleau, toujours plus offensif au fil des ans, et qui nous offre pour inaugurer le printemps une charge anti-Mélenchon aussi virulente qu’implacable. Ce n’est pas nous, qui avons traité de collabo à plusieurs reprises le Grand Timonier de la France insoumise qui allons bouder le plaisir de cet étrillage. Confronté au politique aux grandes heures d’« On n’est pas couché », sur France 2, alors qu’il tenait un discours laïciste à l’exact opposé de celui qu’il assume désormais, l’ancien chroniqueur de Ruquier met sa cible devant ses contradictions puis liste ses compromissions, depuis sa complaisance envers les dictateurs – pourvu qu’ils soient de gauche – jusqu’à ses défilés aux côtés des islamistes sans pour autant lâcher la main aux wokes les plus excités, Mélenchon incarne vraiment ce qui se fait de mieux en matière de convergences des ignominies. Le livre, par sa cohérence profonde et ses facultés panoramiques, s’impose comme une réplique plus nécessaire que jamais en notre temps inondé de flux médiatiques, voici ce que prouve Éric Naulleau, qui, se trouvant des deux côtés de l’écran, sait à merveille en fissurer l’artifice. Romaric Sangars

Portrait de femme

HISTOIRE D’UNE ENFANT DE VIENNE, FERDINAND VON SAAR, Bartillat, 140 p., 20 €

Avec Le Lieutenant Burda, Bartillat avait remis en lumière Ferdinand von Saar (1833-1906), considéré jadis comme le plus grand écrivain autrichien, admiré par Hofmannstahl ou Schnitzler. Publié en 1891, Histoire d’une enfant de Vienne est une novella sur la dégringolade d’une femme de la bourgeoisie viennoise que le narrateur a connue jeune et qu’il retrouve à différents stades de sa vie – mariée, séparée, sordidement réinstallée avec un affairiste, romancière en devenir… Inspiré par La femme séparée de Sacher-Masoch, ce récit offre une étude de caractère, un regard sur l’affirmation des femmes dans la Vienne fin-de-siècle et une critique des transformations sociales en Autriche, avec le remplacement des entrepreneurs aux valeurs traditionnelles par des spéculateurs sans foi ni loi – Saar, on l’a compris, n’était pas très moderne. La riche postface de Jacques Le Rider donne d’intéressants éclairages sur le livre et l’auteur. Bernard Quiriny

Rose-brun

LA POUPONNIERE D’HIMMLER, CAROLINE DE MULDER, Gallimard, 288 p., 21,50 €

L’Allemagne nazie : un sujet qui semble intarissable tant son fonctionnement embrasse à peu près tous les aspects de l’existence : la romancière belge Caroline de Mulder s’empare ici des Lebensborn, ces usines à bébés aryens, sortes de gynécées au fonctionnement orwellien qui furent décidés et encadrés par Himmler en personne. Trois destins croisés (une mère française, une infirmière allemande et un prisonnier polonais en fuite) permettent d’articuler la narration autour de l’inévitable « grandeur et décadence » d’un Lebensborn situé en Bavière, puisque nous sommes quelques mois avant la débâcle – à ce titre, les meilleures pages sont probablement celles qui retranscrivent cette fuite en avant d’un régime qui se sait condamné. Las, la construction artificielle et les personnages cousus de fil blanc ont du mal à passionner : reste un roman scolaire et bien documenté. Dommage, car un sujet aussi passionnant méritait sûrement une voix plus ample et quelques expérimentations ad hoc. Marc Obregon

Une affaire bizarre

UNE ENQUÊTE, STANISLAS LEM, Actes Sud, 222 p., 22 €

Mystère dans les morgues anglaises : des cadavres disparaissent. Faute de traces de vol, c’est à croire qu’ils ont ressuscité et se sont fait la malle. Scotland Yard met le lieutenant Gregory sur le coup. À lui de démêler cette histoire abracadabrante, quitte à se fier aux suggestions du docteur Sciss, un étrange savant qui, ayant trouvé un prétendu rapport entre les disparitions et les statistiques du cancer, affirme prévoir logiquement la suite des événements, comme un jeu de l’esprit. « Le problème, explique-t-il, est strictement méthodologique et sa surface, d’apparence criminelle, a cessé de m’intéresser ». Affaire bizarre, décor kafkaïen, personnages loufoques et spéculations délirantes, cette comédie logico-policière de 1959 est une curiosité dans la bibliographie de Lem, le pape polonais de la SF. N’attendez pas de solution finale à l’énigme, ici tout s’embrouille au lieu de s’éclairer. Ce qui, paraît-il, a valu à Lem à l’époque des lettres courroucées de lecteurs frustrés. Bernard Quiriny

Un beau chahut

ZONE CRITIQUE N° 4, LA FÊTE, COLLECTIF, 163 p. 20€

Il me semble que la règle, lorsque l’on parle « fête » dans un magazine de droite, est de citer Philippe Muray. C’est donc fait. Zone Critique consacre son quatrième numéro à ce thème. Je veux dire, la fête (et non Philippe Muray). Avec des entretiens passionnants de Liberati, Bertrand Blier ou Jean- Jacques Schuhl, entre autres ; et des textes souvent réussis, voire très réussis (celui de Pierre Chardot), cet épais dossier réuni du monde, et le fait avec bonheur. Dans une époque où les revues se font extrêmement rares, il est de notre devoir de parler de l’une d’entre elles, surtout quand celle-ci est un refuge et un repaire d’écrivains de talents (qui citent bien sûr plusieurs fois le nom de Philippe Muray). La pluralité (terme à la fête ces temps-ci) des voix entendues dans ces 250 pages impose le respect et prouve que l’on peut parler de Philippe Muray et de la fête même dans un magazine qui n’est pas foncièrement de droite. Parce qu’à vrai dire, de savoir si Zone Critique est de droite ou non, on s’en fiche pas mal : l’essentiel est ailleurs. Emmanuel Domont

Exercice spirituel

LA TOUR ET LA PLAINE, THOMAS CLAVEL, Livr’Arbitres, 138 p., 15 €

L’excellente revue Livr’Arbitres lance sa propre maison d’édition avec l’audacieuse publication de ce quatrième roman de Thomas Clavel. En effet, peu de maisons osent aujourd’hui proposer un tel type de texte qui se montre aussi radical dans son projet : le carnet intime d’un père de famille qui, en 1908, décide de consigner les voix qui l’habitent, celles de démons contraires acharnés à marteler son âme soit par un complexe de la tour, soit par celui de la plaine : soit par la possession avaricieuse et désespérée de soi et des siens, soit par la prédation insatiable de l’univers entier. Les chapitres alternent les différentes facettes de la même dualité dans une langue brûlante et une logique de l’exaspération. Un genre d’exercice spirituel trouble transformé en littérature. Convainquant. Romaric Sangars

Lire aussi : Les critiques littéraires de novembre

Galerie d’insolites

LE CABINET DE CURIOSITÉS, SOUVENIRS D’UNE VIE DE BOHÊME, EMIL SZITTYA, Séguier, 256 p., 20,90 €

«J’aime à contempler l’homme nu, exprimé jusqu’à la dernière goutte » : cette déclaration vaut programme pour Emil Szittya (1886-1964), « le vagabond de l’avant-garde ». Cet écrivain libertaire, peintre et critique d’art d’origine hongroise, voyageur inlassable, cosmopolite et mythomane, extravagant par nature et réfractaire par goût, ragote : dans son encyclopédie des marges où il épingle une faune bariolée d’excentriques, on peut à bon droit douter de la totale véracité de ses propos. Et qu’importe ! Nous sommes à l’aube du XXe siècle, l’Europe est ensemble audacieuse et révoltée, les artistes sont en ébullition, la guerre menace, un monde nouveau est à l’œuvre ; il fabrique des spécimens faiseurs de légendes, des trimardeurs fascinants. Szittya croque ces anarchistes, ces illuminés aux mœurs sexuelles étranges dont il veut exciper de la « force démoniaque ». Son Cabinet de curiosités, sorte de « bottin mondain des bas-fonds » vaut le détour : on y croise, certes, des communistes, des criminels, des syndicalistes, des saltimbanques qui changent de nationalité mais aussi Cendrars, Jaurès, Apollinaire, Tzara, la bande à Bonnot… Ce journal de bord tient de la littérature hobo. Vincent Roy

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