UN GRAND DONNER POUR UN GROS LÉON
CE QUE FAISAIT MA GRAND-MÈRE À MOITIÉ NUE SUR LE BUREAU DU GÉNÉRAL, CHRISTOPHE DONNER, Grasset, 316 p., 22 €
Derrière ce titre improbable se cache l’un des romans les plus intéressants de Christophe Donner, en raison sans doute du potentiel romanesque du personnage sur lequel il se penche : Léon Daudet, le « gros Léon » excessif et tonitruant qui compta tant dans le paysage littéraire et politique des années 1920. Donner l’étudie au moment de la mort de son fils Philippe, en 1923, tissant le récit qu’il leur consacre avec un autre sur les rapports de Gaulle/Pétain, et un troisième sur ses propres aïeux, Henri Gosset et son fils Jean. Ces variations sur le thème du rapport père/ fils (biologique ou spirituel) sont serties dans un récit-cadre où l’auteur parle de lui au quotidien, son appartement, ses tractations avec un geek millionnaire qui lui achète les fichiers de son livre au fur et à mesure… On peut trouver que les coutures du texte sont un peu trop apparentes, mais on est cueilli forcément par le coup final qui éclaire rétrospectivement tout le livre et lui confère son unité. Brillant. Jérôme Malbert

ENVOÛTANT
LA MÉMOIRE DE NOS RÊVES, QUENTIN CHARRIER, Grasset, 320 p., 22€
L’annonce de la mort de Franck, à la rue, rassemble Clarisse et Simon, deux trentenaires déçus et anciens membres du même triangle amoureux, ainsi que les souvenirs de leurs trois existences au moment de l’enterrement et du retour au pays natal. Les trois se sont liés avant ou durant l’adolescence, Simon, plutôt privilégié, à qui tout est promis ; Franck, relayant son frère dans le deal après sa mort, pour entretenir sa mère, comme condamné dès l’origine à la violence et au gâchis ; et Clarisse, enfin, qui tente de s’extraire d’un milieu précaire et douloureux par les études, maîtresse furtive du second sans pouvoir se remettre du premier, lequel aura tenté en vain de faire sa vie hors d’elle. Construit d’une manière admirable et décantant l’atmosphère d’une épaisse mélancolie, ce premier roman étonne par sa maîtrise narrative et sa saveur douce-amère. Quentin Charrier y agence peu à peu les pièces éparses des souvenirs en dressant la toile de fond d’une jeunesse à la fin des années 90, une jeunesse qui ne passe pas, des sentiments que le monde adulte ne réussit pas à affadir, des destins qui s’entrechoquent, se ratent, s’éclairent, se perdent – et quoi qu’il en soit nous touchent. Romaric Sangars

GROTESQUE
DICTIONNAIRE AMOUREUX DE L’ÉLOQUENCE, MATHILDE LEVESQUE, Plon, 500 p., 25 €
Il y a de tout dans la collection « Dictionnaire amoureux », y compris des perles comme ce Dictionnaire amoureux de l’éloquence de Mathilde Levesque, prof de lettres tendance Télérama. On trouve une entrée « Annie Ernaux » (dont l’éloquence est connue), une entrée « avocat.e » et une entrée « Momo », l’un de ses élèves devenu champion des concours d’éloquence. Les références ? Taubira, Obama, Joy Sorman, Judith Butler, Hervé Le Bras. On n’apprend rien sur l’éloquence, mais beaucoup sur Mathilde : elle n’aime pas le mot « racaille », elle a pleuré en classe le lendemain du massacre de Charlie Hebdo par peur que ses élèves, « majoritairement musulmans, fassent médiatiquement les frais des dérives radicales et assassines de leur religion de paix », elle est « une fervente admiratrice de tous les travaux de Pierre Bourdieu » (voir « Bourdieu, Pierre »). Au chapitre de l’humour (mais tout cela n’en relève-t-il pas déjà ?), il y a une entrée « Tonton facho », le vieux con « dont l’intervention verbale a le don de pourrir n’importe quel dîner ». Désopilant humour de salle des profs. Comme on voit, ça cause dans le poste. JM

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FRITES ET DYSTOPIE
ANARCHY IN THE USE, JOHN KING, Le Diable Vauvert, 512 p., 24,50 €
Pour son huitième roman, l’écrivain britannique John King délaisse l’univers du roman social pour investir les terres de l’anticipation. Récemment traduit en français, Anarchy in the USE est un roman punk et dystopique dont l’intrigue se déroule dans un avenir proche. L’ex-Union européenne (devenue les États-Unis d’Europe) s’est transformée en énorme machine totalitaire encourageant prostitution, pédophilie et maltraitance animale tout en réprimant libertés publiques et identités locales. Lorsqu’une jeune résistante est assassinée par des barbouzes, le chef d’un groupe rebelle décide d’infiltrer les hautes sphères du régime afin de venger la mort de la jeune femme. Cette opération secrète suffira-t-elle à entraîner la chute de la dictature bruxelloise ? Après s’être fait une spécialité d’ausculter la classe ouvrière anglaise au travers de ses principaux romans comme Football factory, Skinheads ou White trash, John King a choisi de marcher dans les pas d’Orwell, Bradbury et Huxley. Si la manie de l’auteur de multiplier les clins d’œil appuyés à 1984 et Orange mécanique peut agacer, son incursion dans le domaine de la science- fiction est plutôt réussie. On regrette néanmoins certaines invraisemblances dans le récit comme l’idée selon laquelle les véganes pourraient constituer à l’avenir l’avant-garde de la résistance contre l’État, ce qui tend à démontrer l’incapacité de l’auteur à dépasser l’horizon simplet de la pensée dominante. Mathieu Bollon

ENTRE FOUCAULT ET BLACK MIRROR
UTÉROTOPIE, ESPEDITE, Actes Sud, 102 p., 14,90 €
Deux lycéennes des beaux quartiers, cousines, fusionnelles, mimétiques, s’adonnent à des pratiques d’anorexie, à la façon d’un rite et d’un défi. Leurs parents, grands bourgeois surbookés, ne s’aperçoivent de rien, et tombent des nues quand ils sont convoqués par les services de « prévention de la biodéviance »… Espedite mélange deux univers dans ce court roman, une dystopie sur la vigilance hygiéniste et le contrôle social de la santé, et une fable sur le repli sur soi de deux adolescentes, versions féminines des hikikomori, ces jeunes Japonais en rupture avec le monde, reclus dans leur foyer. Les deux pans du récit parlent au fond de la même chose, la volonté de contrôle – contrôle de soi à travers l’anorexie (ou l’extériorisation de la grossesse par les utérus artificiels), contrôle des autres par le pouvoir administratif. Quelque part entre Joyce Carol Oates, Black Mirror et Foucault, avec une pointe de grotesque froid. Bernard Quiriny

BRILLANT ET SOMBRE
MORT AU PEUPLE, MARC OBREGON, Nouvelle Marge, 192 p., 22 €
Marc Obregon, collaborateur de longue date de L’Incorrect, signe son deuxième roman, Mort au peuple, qui suit dans un futur proche la descente aux enfers d’un jeune incel complotiste. Sans aucun doute l’une des plumes qui comptent de notre début de siècle, Obregon fait partie de l’heureuse élite dotée d’un vrai style, identifiable et porteur de sens. Le problème de cette force de personnalité littéraire, c’est qu’elle tourne parfois à l’obsession, et Obregon, alors, fait de l’Obregon. Les longues phrases alambiquées qui étalent des digressions sur la gnose métastasent alors en partie le roman. C’est dommage, car ledit roman ausculte les entrailles de la post- modernité citadine avec une cruauté, une précision et un humour ravageurs. Aux confluences de Bloy, Houellebecq et Muray, l’auteur a l’œil d’un aigle pour traquer la saleté du XXIe siècle dans ses planques les plus insoupçonnables. Mais cette noirceur est rachetée dans l’excipit par un Christ qui pointe comme une aube timide mais tenace. Ange Appino

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PLUTÔT MORT QU’ADULTE
L’ÉTOILE DANSANTE, MAXIME DALLE, Herodios, 184 p., 20 €
Ce livre de Maxime Dalle possède les défauts et les vertus des premiers romans, l’auteur ayant tendance à bourrer son livre jusqu’à la gueule de tout ce qui lui allume l’âme, avec ce mélange d’élan brut et de tentative exhaustive qui caractérise beaucoup d’entrées françaises en littérature. Son héros, Athanase, à l’orée des trente ans, se réfugie dans un cirque pour se faire funambule et se frotter aux gitans. On revient ensuite à sa formation depuis l’adolescence jusqu’à une expédition au Brésil à la rencontre de ses propres Tarahumaras, en passant par la fréquentation de frères d’âme esthètes, d’anciens bourlingueurs, de vieux érudits insolites. Puis le héros se brûle l’esprit, tombe amoureux et chute de son fil pour tomber dans le coma. Le cofondateur de la revue Raskar Kapac développe ainsi la figure d’un jeune enragé qui s’envenime au contact de toute sorte d’irréguliers, jusqu’à des gitans d’images d’Épinal qui le sauvent encore des rangés et des « assis ». C’est binaire et exalté, adolescent, résolument contre le monde adulte et la civilisation bourgeoise. Tout à fait charmant. RS

UN AMOUR SINGULIER
AURORA CORNU, PIERRE CORMARY, Unicité, 391 p., 22 €
Aurora Cornu, c’est l’étrange histoire d’amour entre un gardien de musée et une poétesse roumaine, ancienne actrice pour Rohmer, Aurora Cornu. Le gardien de musée cinéphile et tenancier d’un blog littéraire de haute volée, c’est Pierre Cormary en personne, qui se livre ici, pour son premier roman, à l’exercice de l’autofiction. Si celle-ci est un genre que nous considérons, peut-être à tort, comme faible, Cormary en tire le meilleur parti notamment en raison de la singularité de l’amitié mêlée d’amour qui unit les deux protagonistes et dont ce livre raconte la naissance et l’histoire, mais de surcroît grâce aux digressions de l’auteur sur l’amour, la famille, qui tendent parfois au travail de moraliste et de psychologue au sens nietzschéen du terme. On ouvre le livre en curieux, on se surprend à le refermer à regret, triste d’abandonner Aurora et Pierre, la vieille dame et le gardien de musée, ému même d’avoir rencontré à travers ces deux existences des personnages de romans authentiques, ce qui n’est pas si évident quand on raconte la vérité. Rémi Lélian

TOUT LIRE ET TOUT RELIER
LETTRES À VOUCHKA, SAMUEL BRUSSELL, La Baconnière, 132 p., 19 €
Pour Samuel Brussell, la littérature est une conversation infinie avec les grands écrivains, morts et vivants (Queneau, Naipaul, Ceronetti parmi ces derniers) ; avec les êtres, amis retrouvés, libraires, passants, prêtres catholiques, juifs religieux, poètes agnostiques ; avec Dieu : « Comment te dire, je ne distingue pas la littérature et la religion, et je crois bien t’avoir embarquée dans mon sillage », écrit-il à son épouse défunte. Et ce livre composé de pages de journal, de lettres, de méditations diverses, est justement, aussi et avant tout, une conversation avec sa femme, prolongée après le décès de celle-ci. Valérie, « Vouchka », fut une indéfectible complice, on le comprend, au fil de cet hommage d’abord indirect mais radieux, et qui se poursuit ensuite dans le récit d’épousailles décidées huit semaines avant la fin, le livre se faisant toujours plus journal de deuil, journal de bord des voyages parallèles de l’aimée disparue et du veuf traversant « cette rivière de chagrin » en mêlant encens juifs et cierges catholiques, pour résumer toutes ces aventures littéraires en une puissante procession spirituelle ; lire et écrire se révélant une manière de prier, et prier une manière d’aimer au-delà de l’ombre. RS






