ENCORE DU GRAND LEVISON
Un voisin trop discret, Iain Levison, Liana Levi, 224 p., 19€
Avec déjà huit publications remarquées, Iain Levison est devenu l’un des fers de lance des non moins remarquables éditions Liana Levi. Entre thrillers lunaires, tranches de vies en clair-obscur et portraits d’une société malade, l’auteur américain d’origine écossaise excelle dans la représentation de la débrouille et des combines tordues sur fond de crise, avec ses petits boulots, ses braquages foireux, ses escroqueries, ses fiascos judiciaires, ses services corrompus, ses fics et ses voyous attachants. Il faut dire que le romancier nourrit une sympathie communicative pour ses personnages en lutte, livrés à leurs démons, écrasés par les dettes, cernés par la crasse et la convoitise. En dépit du regard totalement désabusé que ses héros portent sur le monde, l’ersatz de grâce n’est jamais loin. Car si le propos est noir et que le décor reste objectivement déprimant, les livres de Levison ont quelque de chose de particulièrement stimulants – une manière légère, un don pour le quiproquo et des intrigues implacables contribuent à la réussite de la formule. Le dernier roman ne déroge pas à la règle. À Philadelphie, un chauffeur Uber revêche et solitaire proche de la retraite dépanne sa nouvelle voisine alors que son mari militaire vient, sans prévenir, de vider le compte du couple depuis le Moyen-Orient. Ce sniper aux méthodes équivoques trompe sa femme avec une supérieure et menace de dénoncer l’homosexualité de Kyle, son coéquipier, au beau milieu d’une mission falsifée pour éliminer un terroriste. D’un mensonge à l’autre, précisons que Kyle vient justement d’arranger un mariage tactique avec sa meilleure amie et que les projets d’avenir pour le vrai-faux couple sont désormais compromis. Évidemment, à la faveur d’une permission, tout ce petit monde va s’employer à rectifier le tir. Bref, du Levison tel qu’en lui-même, c’est-à-dire toujours aussi efficace ; à ceci près que – alerte divulgation – la dernière page est certainement son final le plus drôle jusqu’ici. Alain Leroy

NOIR ET BURLESQUE
Trois jours dans la vie d’un yazuka, Hideo Okuda, L’Observatoire, 248 p., 19€
Un petit yakuza débutant se voit confier par le boss une mission d’importance : éliminer le pilier d’un gang rival, d’ici trois jours. Évidemment, il est ravi. En même temps, il est un peu anxieux, car c’est un travail pour voyou accompli. Mais enfin, il a trois jours pour se faire à l’idée… L’auteur à succès des très amusants Remèdes du docteur Irabu nous plonge ici dans les bas-fonds interlopes de Tokyo et signe une comédie criminelle hybride, à la fois très noire et légèrement burlesque. Bernard Quiriny

L’ÉCUME DES UNIVERSITAIRES
Dante, Alessandro Barbero, Flammarion, 480 p., 28€
L’un des plus grands poètes de l’histoire est né à Florence dans la seconde moitié du XIIIe siècle. Il a participé, jeune homme, à la bataille décisive de Campaldino, est tombé amoureux enfant d’une petite fille qu’il ne recroisera dans la rue que des années plus tard et qui mourra à juste 25 ans avant qu’il ne l’immortalise – Béatrice. Passionné de politique, il se risque dans le parti des Guelfes blancs, obtient un rôle important dans sa cité avant que les Guelfes noirs ne prennent le pouvoir et l’exilent en 1302. Dépossédé de ses terres, de sa famille, de son statut social, mais poète reconnu, Dante emploiera les vingt années de disgrâce et d’errance précédant sa mort pour vaincre dans l’éternité littéraire en composant sa Comédie. D’une destinée aussi épique, tragique et fascinante, le grand médiéviste italien Barbero ne tire qu’un livre besogneux d’universitaire s’étendant à perte de pages sur les polémiques de dantologues et disputant tous les détails d’archives pour ne révéler que la précarité des indices historiques qui environnent son sujet. Tant de poussière et si peu de sève marquent bien l’inanité de l’orthodoxie scientifique pour traiter ce genre de questions. Romaric Sangars

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EN NAIN ET EN MIEUX
Le grand lézard, Charly Delwart, Flammarion, 255 p., 19€
Tomas va célébrer bientôt son quarantième anniversaire et, logiquement, la crise de la quarantaine le guette. Loupés professionnels, routine conjugale, vie quotidienne passablement aliénante, tous les ingrédients sont réunis pour une mise en question radicale de ce qu’il a accompli jusqu’à présent dans l’existence, ainsi que du statut qu’il a acquis dans la société. Seulement voilà, la crise chez lui prend une forme originale : toutes les nuits, il rêve qu’il revit sa vie, mais en nain, et en mieux… L’humour décalé de Charly Delwart joue à fond dans cette comédie aux développements improbables et au rythme élastique, pleine de notations lucides et désabusées sur la vie de quadra urbain, ainsi que de comique de répétition débonnaire. BQ

ON RESTE SUR SA FAIM
Comment écrire aujourd’hui ?, Laurent Dubreuil, Léo Scheer, 190 p., 17€
Laurent Dubreuil dit être un écrivain pour écrivains. Ne serait-il pas plutôt un écrivain pour universitaires? Si le début de son ouvrage est tout à fait stimulant, qui évoque la naissance de l’écriture, donc de l’écrivain potentiel, la nécessité du style, et interroge la posture littéraire actuelle, la suite est inégale. Peu probable que beaucoup s’accordent sur ses postulats et jugements définitifs et très tranchés sur nos écrivains contemporains. Dubreuil a ses raisons qu’il expose et défend. On peut n’être pas d’accord avec lui pour faire de Tristan Garcia et Aurélien Bellanger des écrivains de première importance. On peut ne pas goûter ses goûts, c’est tout à fait loyal, Dieu merci nous ne lisons pas tous les mêmes livres. Certaines attaques contre Richard Millet et Renaud Camus paraissent toutefois gratuites et donnent envie de lui donner la réplique. Comment Dubreuil, qui ne parle que de lui dans ce livre, peut-il reprocher au diariste d’exposer sa vie ? C’est énervant, plein de contradictions. Ça donne envie de lire, d’abandonner et de donner des gifles. C’est finalement vivant mais on se demande où ça va. Que vouliez-vous vraiment nous dire aujourd’hui, Laurent Dubreuil ? Matthieu Falcone

LE SALUT PAR LES LETTRES
Le messie, François Meyronnis, Exils, 158 p., 16€
Even Frei s’affame, il ne mange plus, manque d’en mourir littéralement, comme en est mort Vladimir Slépian dont François Meyronnis s’inspire pour créer son personnage principal. Celui-ci, à l’inverse du malheureux artiste russe, connaîtra la grâce d’un sursis par l’entremise et l’intervention mystérieuse de Nahman de Breslav, fondateur de la dynastie hassidique des Breslev. Au centre de ce bref roman métaphysique, qui court de Paris à Jérusalem, un mystérieux manuscrit écrit par le rabbi, sorte de contre-pôle au mal qui tiraille l’homme, ce mal que le siècle précédent a synthétisé dans les terribles totalitarismes rouges et bruns et que les velléités techniciennes et transhumaines veulent continuer et accomplir aujourd’hui. À la périphérie, l’idée chère à Meyronnis, fondateur avec son camarade Yannick Haenel de la revue Ligne de risque, que la littérature est une sotériologie, que l’acte artistique répond à l’acte créateur, et qu’elle augmente cette faim d’existence que rien ne rassasie ici-bas sinon le Très-Haut. Rémi Lélian






