Enfer managérial
Dernier travail de Thierry Beinstingel, Fayard, 256 p., 19 €
Le procès Francec Telecom a déjà inspiré plusieurs écrivains, comme Vincent Message (Cora dans la spirale) ou Jean-Paul Honoré (Lieu de justice). Nul n’était mieux placé pour s’en emparer que Beinstingel, qui a précisément choisi le monde du travail comme sujet central de son œuvre. Dernier travail se déroule dans une grande entreprise de télécoms, sous le feu des projecteurs à cause du procès que lui intentent les familles d’employés suicidés. Anonymat des grandes structures, gouvernance par les nombres, jargon managérial infect, Beinstingel rebrasse les thèmes de ses livres en les articulant à de nouveaux personnages, à une nouvelle histoire. C’est à la fois un autre livre et le même qui continue, en creusant la même question : comment le travail tourne-t-il au trou noir qui dévore le travailleur et ses proches, en polluant tous les aspects de la vie, y compris la vie privée. Un beau roman en forme de galerie de portraits qui, malgré la gravité du sujet, parle aussi de réussite et de réconciliation. Bernard Quiriny

Une performance dans la bêtise
Je vais, tu vas, ils vont de Jenny Erpenbeck, Fayard, 352 p., 22 €
Un prof d’université retraité fait l’expérience de l’ennui, des journées vides et du sentiment d’être inutile, voire invisible. Il s’intéresse alors aux migrants africains qui campent sur l’Orianenplatz de Berlin, et se rend compte qu’ils sont un peu comme lui… Je vais tu vas ils vont est un roman d’une sottise pachydermique, dont le propos est parfaitement résumé dans le slogan de la quatrième de couverture : « L’autre, c’est nous ». Les procédés de l’auteure sont si gros qu’on a l’impression d’avoir affaire à une parodie. Un exemple. Le héros discute avec un migrant, lui apprend qu’il y avait jadis une frontière entre les Allemagne. Le sous- entendu est déjà énorme, mais l’auteure fait dire au migrant ceci, qui confère à la scène une sorte de bêtise sublime : « Et ce mur, il était aussi haut que la clôture de Mellila ? » Tout est à l’avenant, si démonstratif que c’en est touchant, si bête qu’on en est ému. Ce roman à thèse est une performance de bêtise humaniste, d’autant plus désarmante qu’il est par ailleurs très bien écrit et construit. Jérôme Malbert

En quête de l’oncle perdu
Turco de Sylvain Chantal, Le Dilettante, 220 p., 18 €
La quête des origines mâtinée d’introspection humoristique, c’est presque devenu un style à part entière, dont les éditions du Dilettante se sont souvent fait la spécialité. On n’échappe donc pas à certains clichés et passages obligatoires – un ton qui bute parfois sur sa propre légèreté à force de vouloir prendre le lecteur pour un pote de cantine, quelques portraits de proches un peu surjoués – pourtant, ce deuxième roman de Sylvain Chantal se lit sans déplaisir et parvient même à nous décrocher de francs sourires. En une centaine de chapitres courts et enlevés qui peuvent presque se lire comme des récits indépendants, l’auteur dépeint une sorte d’odyssée familiale rocambolesque, à la recherche d’un mystérieux arrière-grand-oncle turco-italien qui aurait été le chauffeur d’Haïlé Sélassié. Une quête qui passe par Rome et Beyrouth, et dans laquelle Chantal dézingue les travers du monde moderne avec une séduisante indolence. Marc Obregon

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Questions de transmission
Le Cabaret des mémoires de Joachim Schnerf, Grasset, 140 p., 15 €
Quelle transmission de la mémoire de la Shoah au moment où s’éteignent les derniers survivants d’Auschwitz ? C’est autour de cette inquiétante question qu’est construit le roman de Joachim Schnerf, fable aussi intime et légère que son propos est dur et universel. Simon, le narrateur, passe une dernière nuit seul avant d’accueillir son enfant, encore à la maternité avec sa mère, et il traverse celle-ci comme un sas temporel où viennent se croiser différents souvenirs: une grand-tante survivante d’Auschwitz qui énumère les morts et les supplices dans un cabaret texan, qu’elle a fondé seule, après avoir fait rire en racontant son enfance; une quête imaginaire avec sa sœur et son cousin enfants, à la recherche de ce cabaret mythique; les vacances où Simon rencontra sa future femme. La chaîne des générations se lie ainsi à la chaîne des récits, balançant entre l’enfer et le miracle, la fiction et l’indicible, le personnel et l’historique, les ténèbres et la lumière. C’est ainsi que ce bref roman brasse subtilement des problématiques lourdes. Romaric Sangars

Lourdingue
Palimpseste d’Alexis Ragougneau, Viviane Hamy, 306 p., 19,90 €
Pourquoi les dystopies tournent-elles toujours au roman engagé farci de clichés ? Alexis Ragougneau nous conduit dans un futur proche où le gouvernement populiste français fait la chasse aux immigrés, ainsi qu’à tous les ennemis du roman national. Le père du narrateur, spécialiste de l’histoire du fichage légal et de la Seconde Guerre mondiale, voit ses livres bannis du commerce. Le narrateur est obligé pour les consulter de se rendre à la BNF. Ça lui fait drôle, d’autant qu’il est lui-même un troll au service de ce méchant pouvoir… Palimpseste, voyez-vous, est un roman aux « troublantes résonances contemporaines ». C’est la quatrième de couverture qui le dit, au cas très improbable où l’intention de l’auteur nous aurait échappé. Pour ne rien arranger, Ragougneau emballe ses visions dans une forme expérimentale ratée, un bloc de texte compact qui, en privant le lecteur de respiration, transforme la lecture en Fayard séance d’apnée. JM

Assaillir la scène
Chienne et louve de Joffrine Donnadieu, Gallimard, 352 p., 21 €
Une jeune femme, Romy, d’extraction sordide, débarque à Paris pour tenter de donner chair à son rêve de comédienne. Elle danse et fait la pute la nuit afin de pouvoir, le jour, suivre les cours Florent et revêtir d’autres masques. Elle trouve bientôt un arrangement avec une vieille dame seule, Odette, pour partager son appartement et l’assister. De ces deux mondes entrechoqués va naître une étrange alliance. Le livre déploie en trois parties, correspondant aux trois années du Cours Florent, l’épopée initiatique de Romy nourrie de plusieurs relations fortes : rivalité au théâtre, liaison compliquée, camaraderie de la misère, et deux passions éprouvantes avec le théâtre et avec Odette. Avec un certain sens du rythme et de la formule comme avec des personnages et des réalités crédibles, Joffrine Donnadieu embarque son lecteur dans ces atmosphères brûlantes et contrastées. Le point de vue narratif (Romy), trop exhaustif et linéaire, dessert un peu la mise-en-scène de l’ensemble. Le résultat est bavard, mais inspiré. RS

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Un beau premier roman
Ceux qui restent de Jean Michelin, Héloïse d’Ormesson, 230 p., 19 €
Après Jonquille, récit-documentaire consacré au contingent français en Afghanistan, Jean Michelin signe avec Ceux qui restent un premier roman solide et poignant sur le monde militaire. Un roman qui peut d’abord se lire comme un polar : dans une France pluvieuse et désolée, dépeinte comme un champ de bataille, trois officiers sont désignés pour retrouver un collègue mystérieusement disparu. Toutefois, l’enquête dévie assez tôt de ses tentations policières, et Michelin préfère s’intéresser à ces destins d’hommes et de femmes – l’accent étant mis sur les familles et compagnes de militaires, souvent occultées. Des destins brisés souvent, dévorés par le doute, même si Michelin se garde bien de dépeindre la Grande Muette comme un corps insensible : au contraire, et même, il lui insuffle une belle humanité. MO

Concours sadique
Les Corps solides de Joseph Incardona, Finitude, 260 p., 22 €
Joseph Incardona a un penchant pour le thème du défi stupide. Après le concours de sauna dans Chaleur, il décrit ici l’opération imaginée par un constructeur automobile : seize candidats posent la main sur une voiture à 50 000 €, le dernier à lâcher part avec. Tous sont pauvres, évidemment. Comme l’héroïne, mère à la dérive, inscrite par son fils… L’idée du jeu, abjecte, humiliante, est géniale. Bizarrement, Incardona ne s’intéresse pas aux réactions qu’elle devrait provoquer chez les intellos, les médias, les pouvoirs publics, ce qui donne l’impression qu’une partie de l’histoire reste dans l’ombre. Cette bizarrerie n’est pas la seule : comme par hasard, le concours a lieu non à Paris mais dans les Landes où vit l’héroïne, sans qu’on sache à quoi ce miracle est dû. Ces défectuosités du scénario affaiblissent le roman, qui peine à convaincre malgré la sympathie qu’inspirent les personnages, prolos honnêtes qu’on a comme l’auteur envie de défendre contre le système qui les broie, et se paie leur tête. BQ

Pépite viennoise
Le Lieutenant Burda de Ferdinand von Saar, Bartillat, 128 p., 16 €
Sur les mœurs de l’armée austro-hongroise aux grandes heures de l’empereur François-Joseph, on connaissait les pages des remarquables romans de Joseph Roth ou de Sandor Marai. Voici que l’on découvre, ou redécouvre, l’écrivain viennois Ferdinand von Saar (1833-1906) et son Lieutenant Burda, une longue nouvelle à la Maupassant dont Jacques Le Rider signe ici la traduction et la postface. Elle décrit l’attirance fatale d’un officier subalterne d’extraction bourgeoise pour une princesse issue d’une des grandes familles de l’Empire. C’est le prétexte choisi par l’auteur, féru de littérature psychologique, pour nous entretenir de la folie amoureuse sur fond de code social irréfragable et d’uniformes impeccables, de bals et de duels, d’opéras et de casernes. Dense et très réaliste, voici une pépite viennoise à ne pas manquer. Jérôme Besnard

Improbable pensum
Trouver refuge de Christophe Ono-dit-Biot, Gallimard, 412 p., 20 €
Un torrent de fadaises : c’est l’impression que donne la lecture du nouveau méfait de Christophe Ono-Dit-Biot, étalon-or du pensum de gauche, stupéfiant de bêtise et de bien-pensance. Pourtant, l’argument sonnait presque comme du Dantec : dans un futur proche, un père et sa fille fuient une France devenue invivable pour se réfugier dans un monastère grec. Mais Ono Dit-Biot n’est pas Dantec, sa France du futur, c’est le fantasme de France totalitaire comme la craignent tous les lecteurs de Libération, patriarcale, anti-immigrationniste, et sur laquelle règne un président-directeur surnommé Papa… subtil. Dès le départ, on est subjugué par l’accumulation des clichés, de métaphores foireuses et l’indécrottable sérieux des dialogues où l’on évoque la transmission du savoir menacée par les méchants néo-fascistes. Si vous voulez rire, contentez-vous de lire l’incipit du roman, où le héros s’identifie à un vieux poulpe mourant échoué sur la plage. Le ton est donné : une belle grosse gelée de conneries sans aucune colonne vertébrale. MO






