Un hommage réussi
Le silence des pères, Rachid Benzine, Seuil, 172 p., 17,50 €
La vie d’un père marocain venu dans les années 1960 travailler en France. Il vient de mourir, son fils récupère des cassettes où ce père a enregistré des messages pour son propre père, au pays. Il lui demande, à 37 ans, l’autorisation d’épouser une Française – refusée. Ému, le fils part à la recherche des gens qu’a connus son père, amis, collègues, témoins… Derrière le cas du narrateur et de sa famille, c’est l’immigration nord-africaine des Trente Glorieuses qu’évoque Benzine, la dureté des métiers et des conditions de vie, dans les mines du Nord, les champs de Camargue, les usines de banlieue. C’est, aussi, une description de la mentalité de ces hommes de la première génération, nostalgiques, déchirés. Benzine évoque ces déracinés avec sobriété, concision, suivant un dispositif – les pérégrinations du fils dans le pays, celles du père dans le passé, le Köln Concert de Keith Jarrett en bande-son – qui met l’essentiel en valeur, sans l’encombrer. Bernard Quiriny

Roman cherche romancier
Les grands enfants, Régis de sa Moreira, Albin Michel, 217 p., 19,90 €
Incompréhensible. Y a-t-il vraiment un éditeur derrière cette chose ? Pas écrit, pas construit, pas pensé, Les Grands Enfants est à peine un roman. Composé de chapitres courts qui sont autant de points de vue différents sur le tournage d’un film « post-Covid » mettant en scène des robots destinés à remplacer peu à peu l’humanité, on peine à voir où le romancier veut en venir. Cette tentative de fable politique voudrait sûrement emprunter à Borges, mais en l’état elle s’écroule comme un château de cartes, faute de toute ambition. Et se contente d’aligner des clichés sur la modernité – avec une absence totale de style qui donne l’impression de lire une liste de courses. À trop faire le malin, Régis de Sa Moreira a oublié d’écrire. Marc Obregon

Pas encore ça
Plus jamais, Megan Nolan, L’Olivier, 384 p., 22,50 €
On a tendance à se méfier un peu du premier récit de Megan Nolan qui consacra celle-ci comme révélation de la littérature irlandaise. Disons qu’être une jeune femme et confesser une relation toxique tout en s’interrogeant sur son rapport aux hommes, à une époque de monomanie féministe revient à cocher toutes les cases pour se voir promue pour des raisons idéologiques oblitérant les questions littéraires. Pourtant, on découvre un livre d’une sincérité et d’une honnêteté remarquables, agençant plutôt bien l’équilibre entre le récit d’une rencontre piégée et les phases d’analyse à froid, avant que l’exercice ne devienne lassant de ne parvenir à dépasser le niveau du constat. Soit le récit aurait pu être tiré vers la satire, tant il y a d’aspects burlesques et noirs dans ce témoignage ; soit il aurait pu, au contraire, bénéficier d’un éclairage franchement clinique ; alors il aurait atteint un plus haut degré littéraire. Plus jamais n’est pas un navet, mais une bonne base sous-exploitée. Romaric Sangars

Jeu de massacre
En fleur et en os, Nancy Huston, Æhalidès, 133 p., 19 €
Nancy Huston revient où on ne l’attend pas forcément, avec une pièce de théâtre grinçante aux allures de vaudeville politique. Sur le thème archi-éculé de la fête de famille qui tourne mal, version bal de fantômes tragi-comique, la romancière franco- canadienne déploie une belle galerie de portraits – tout en sondant un impensé tenace, celui de la guerre d’Algérie et des harkis. Un exercice de style brillant qui trouve aussi rapidement ses limites, puisque la pièce souffre d’un dispositif un peu lourdingue qui atteste de son caractère injouable et un peu trop cérébral (personnages-doubles, fantômes en guise de coryphée psychanalytique, etc.) Reste une curiosité plutôt jouissive. Marc Obregon

Refuznik
L’homme libre, Joseph Mendelevitch, Les Provinciales, 126 p., 14 €
Né à Riga en 1947, Joseph Mendelevitch est l’un des plus célèbres refuznik ou prisonniers de Sion – ces juifs russes que le régime soviétique refusa de laisser sortir du pays. Connu pour ses faits d’armes parfois rocambolesques – Mendelevitch orchestra la fameuse « opération wedding », un détournement d’avion militaire pour échapper au régime – il est par la suite devenu rabbin et l’un des fers de lance du sionisme religieux. Dans ce petit livre tout à sa gloire, Mendelevitch analyse son existence à l’aune d’une scrupuleuse exégèse rabbinique, en exhortant chaque épisode de sa vie tumultueuse à dialoguer avec les grands moments de la vie spirituelle juive. Si on n’est pas à l’abri d’un certain fanatisme, ce document éclaire quelques aspects méconnus de la diaspora. Marc Obregon

Darknet et vitriolage
Acide, Victor Dumiot, Bouquins, 288 p., 20€
Sur le quai du métro Jussieu, le jeune et jolie Camille se prend une giclée d’acide au visage. La surprise, l’horreur, la descente aux enfers, cette mort non pas atteinte, mais comme traversée et qui laisse, après l’agression, un monstre inapte à la vie, tout cela est raconté à la première personne, impliquant le lecteur dans la chute de la victime avec un style serré, clinique, haletant. Une seconde subjectivité s’invite bientôt en miroir : Julien ; lui, ce n’est pas sa peau, c’est son œil qui brûle, se consumant dans les tréfonds du darknet et ne parvenant à décrocher du film de la défiguration de Camille. Trop hanté, il se met à sa recherche, comme si la jeune femme était la solution d’une impossible énigme. Avec ce sujet néo-bataillien en diable, Victor Dumiot se lance en littérature avec un goût pour le gouffre qui rassurera le lecteur atterré par la platitude régnante, et une volonté bienvenue d’actualiser ses thèmes. On regrettera le côté trop linéaire du développement, et qu’il n’offre ni mur ni ligne de fuite. Ça reste une belle amorce. Romaric Sangars

Sensiblement médiocre
Que notre joie demeure, Kevin Lambert, Le Nouvel Attila, 362 p., 19,50 €
On a appris en septembre lors de l’annonce de la première liste du Goncourt, où figurait Que notre joie demeure de Kevin Lambert, que celui-ci a fait relire son manuscrit par Chloé Savoie-Bernard, poète et prof de littérature québeco-haïtienne, afin qu’elle vérifie « que je ne tombe pas dans certains pièges de la représentation des personnes noires par des auteur.es blanc.hes » (sic). L’auteur précise : « La lecture sensible, contrairement à ce qu’en disent les réactionnaires, n’est pas une censure. Elle amplifie la liberté d’écriture et la richesse du texte ». Nous sommes à 100 % d’accord, et avons fait nous-mêmes de ce roman une lecture ultra-sensible : sensible aux phrases mal tournées, aux adjectifs superflus, aux effets laborieux, aux moments d’ennui. Froissée presque à chaque ligne, notre sensibilité exacerbée ne nous a pas permis de dépasser la page 50, ce qui nous a fait gagner un temps précieux pour lire d’autres romans mieux écrits. Vive le sensitivity reading ! Jérôme Malbert

Livre libre
La révolution vagabonde, François Jonquières, Glyphe, 224 p., 20 €
Co-président du prix des Hussards, François Jonquères entretient institutionnellement la légende littéraire comme il la côtoie dans la vie et la prolonge dans ses livres. La Révolution vagabonde, suite de La Révolution buissonnière, débute par une visite à feu Michel Déon, en Irlande, l’écrivain mythique complimentant l’auteur sur son précédent roman situé durant la période révolutionnaire française, roman qui poussera une lectrice américaine et descendante de l’un des personnages à le contacter pour l’inviter à New York lui livrer une correspondance d’époque. Jonquères se permet tout, il en fait d’ailleurs d’emblée un programme : la puissance romanesque débridée contre la tiédeur fictionnelle comme la pudibonderie politiquement correcte. Parfois en roue libre, toujours grisant. Romaric Sangars

Envoûtant
Une odeur de sainteté, Franck Maubert, Mercure de France, 116 p., 14,80 €
L’odeur de sainteté, c’est celle que sont supposés exhaler parfois les corps de saints, de leur vivant (Sainte Thérèse d’Avila) ou après leur mort (Sainte Catherine de Ricci). La narratrice de ce roman, nez dans la parfumerie, est mandatée pour humer le cœur d’une religieuse du XIXe siècle, conservé dans un coffret, afin de dire à l’odeur si elle est bonne pour la canonisation. Elle se prête au jeu : c’est l’expérience de sa vie… Maubert place le début de ce récit sous le signe du parfum et de ses pouvoirs, mais bifurque vite vers le registre fantastique, voire mystique. Sortie de son cadre routinier, égarée dans une Touraine de conte du dix-neuvième siècle, confrontée à des personnages louches, l’héroïne se confronte à une ambiance à la Huysmans, à la Hello. Maubert fait courir son récit sur la bonne distance, à mi-chemin entre roman bref et longue nouvelle, et l’engloutit dans une brume qui lui donne son pouvoir de séduction. Bernard Quiriny

Éco-nihilisme
Le dernier messie, Peter Wessel Zapffe, Allia, 48 p., 6,50 €
Allia continue de publier des perles rares du XXe siècle, de brefs textes aussi cinglants que radicaux dans leurs perspectives, et par conséquent très stimulants, faits pour nous arracher au consensus à la fois optimiste et mou qui travaille chaque jour à nous débiliter. Texte culte d’un philosophe norvégien disciple de Schopenhauer et publié dans les années 30, Le Dernier Messie présente l’homme comme une aberration naturelle ne pouvant survivre à sa conscience et multipliant les recours pour y échapper. C’est Pascal moins Dieu. Un peu court, mais saisissant. Romaric Sangars






