Je contemplais l’autre jour une carte de France des plus belles couleurs d’automne, incomplète mais aimable. On pouvait rêver aux aiguilles jaunes des mélèzes du Mercantour ou au bel orange des châtaigniers pyrénéens. Mon automne s’annonçait feuillu et déjà je songeais à des bouquets sans fleurs et à des feuilles égarées dans les livres, petites banquises du souvenir dérivant dans le futur où surgiraient alors de lointains automnes.
Mais voilà que BFM me révèle l’atroce vérité : les arbres perdent leurs feuilles et c’est un « véritable danger » pour les cyclistes, ces gens vertueux qui se dévouent sans compter pour sauver la planète. Comme « véritable danger » risquait de ne pas être bien compris, le journaliste enfonçait le clou : « Les feuilles mortes sont un calvaire pour les cyclistes en Ile-de-France ». Un calvaire, rien de moins. Ces malheureux vivent un chemin de croix quotidien dès octobre. J’avais déjà lu il y a quelques années un prospectus de la SNCF qui expliquait que les feuilles mortes accumulées entravaient la circulation des trains plus sûrement qu’une grève de cheminots, une absence de conducteurs ou la décision de fermer des lignes.
C’est donc bien à un complot universel des feuilles que nous avons à faire. Le végétal se rebelle
Sachez que « la présence conjuguée de feuilles mortes, écrasées par les roues des trains, et d’humidité génère une pâte végétale graisseuse [c’est moi qui souligne ; une alternative aux matières grasses animales ? Il y a là une piste à creuser] sur le rail qui réduit considérablement l’adhérence, comme une voiture en présence de verglas sur une route glissante. Cette problématique est universelle et touche les opérateurs ferroviaires du monde entier » : c’est donc bien à un complot universel des feuilles que nous avons à faire. Le végétal se rebelle, nous patinons, les trains arrivent en retard, les rendez-vous sautent, les entreprises font faillite, les échanges diminuent, chacun reste chez soi, la vie reprend dans les villages, on ressuscite la locomotion hippomobile, qui nécessite du fourrage… Voilà sans doute le végétal plan des feuilles.
Enhardies par leurs succès ferroviaires, les feuilles se comportent désormais comme des militants écologistes bloquant une autoroute et jonchent le sol des rues avec obstination, empêchant la libre circulation des vélocipédistes, à la conscience environnementale pourtant aigüe. Leur perfidie n’a plus de limites. Non seulement l’épais manteau dont elles recouvrent le sol transforme la chaussée en piste glissante (une alternative à la neige artificielle des prochains jeux d’hiver ? Il y a là une piste à creuser), mais en plus il peut cacher des trous dans la chaussée, les services de voirie n’étant plus ce qu’ils étaient – mais c’est une autre histoire.
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Les cyclistes chutent et se blessent. Pire, ils risquent de le faire et cela les énerve, les irrite et les angoisse ; tous ces gens responsables et énervés arrivent bouleversés à leur travail et ce sont chaque jour des milliers de médiateurs culturels et de délégués à la diversité qui sont obligés de passer de longues heures à raconter à leurs collègues leur « calvaire » quotidien, leur productivité en souffre, le Progrès n’avance pas et le manteau des feuilles finit par recouvrir les espoirs les plus citoyens.
Ennemies du progrès tel que le conçoivent les Verts autant que du TGV technocratique, nombreuses, muettes, résolues, les feuilles sont rentrées en résistance passive. Elles sabotent à bas bruit un monde qui rêve de nature sans saison et d’arbres génétiquement modifiés, sans feuilles caduques, pour le confort des vélocipédistes citoyens. Leur combat est incertain mais aimable. Il semblerait que les feuilles soient de droite.





