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Les gnoses de Pacôme Thiellement

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Publié le

16 mai 2024

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Pacôme Thiellement, chantre de la contre-culture, publie aux PUF un nouvel essai, Le Secret de la société, où il tente de régler son compte à la fois aux complotistes et à ceux qui les combattent, tout en se réclamant d’une pensée néo-gnostique un peu foutraque, entre intuitions savantes et raccourcis embarrassants.
© Jérôme Panconi - PUF
© Jérôme Panconi - PUF

Voilà une quinzaine d’années que Pacôme Thiellement promène sa silhouette débonnaire dans le petit monde de la cinéphilie à tendance ésotérique. Gourou de la pop culture, Thiellement s’est fait un nom en érigeant son panthéon personnel au stade de corpus philosophique. En cela, il se veut un exégète, c’est-à- dire qu’il fonde un savoir alternatif autour d’un faisceau d’intuitions et de rapprochements plus ou moins fautifs. C’est ce qui fait toute la saveur et toute la limite de son travail. Lorsqu’il se cantonne à ses premiers amours – notamment le cinéma – il fait mouche : à l’universitarisme somnambulique des critiques actuels, il préfère une science de la coïncidence fatale, de la juxtaposition expérimentale. C’est lorsqu’il se politise que le système Thiellement montre ses faiblesses : sur la chaîne YouTube Blast, il tente de faire rentrer au forceps des œuvres et des auteurs dans son logiciel. Dans sa bouche, le Christ et Jeanne d’Arc ont des airs de Karl Marx ou de Rosa Luxembourg, et la France n’est qu’un doux rêve conçu par de méchants rois. Dommage.

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Comploteux contre comploteurs

Dans Le Secret de la Société, Thiellement met dos à dos ceux qu’ils appellent les « terroristes du complot » et les « théoriciens du complotisme », en revenant aux sources du mal : l’abbé Augustin Barruel pour les uns, avec ses Mémoires pour Servir à l’histoire du Jacobinisme où se concrétionne toute une partie du logiciel « conspi » contemporain (Illuminés de Bavière, origines occultes de la Révolution) et le philosophe Karl Popper pour les autres, premier à avoir dénoncé le complotisme mais pour mieux célébrer une société ouverte, c’est- à-dire la démocratie banquière et panoptique. Entre ces deux versants d’une même pièce, celle d’une tentation surinterprétative du monde qui dénerverait le politique, pour en faire une coquille vide, un simple déguisement dialectique, Thiellement recommande évidemment de ne pas choisir et de reconnaître que ce dernier est bien la proie d’un « envoûtement », une chape de magie noire que l’humanité aurait peu à peu élevée autour d’elle, à la fois sphère technique et « bulle de fiction ». Cette intuition aurait été conservée intacte dans l’héritage de la pensée gnostique, traduite et encodée dans l’œuvre des poètes et artistes maudits du XXe siècle : Philip K. Dick, Antonin Artaud, Roger Gilbert-Lecomte et Jacques Rivette.

Comment poursuivre sa vie si l’on est persuadé du caractère factice du réel ?

La gnose a vaincu le monde

Une théorie séduisante lorsqu’on a 20 ans : le monde est une trahison, la corruption est au cœur même de l’atome, la gravité est le masque que fait porter le démiurge au divin pour accélérer notre chute, etc. Sauf que la gnose constitue presque toujours une impasse métaphysique, chose que Pacôme Thiellement n’interroge jamais, tout ravi qu’il semble de nous énumérer sa collection de colifichets intellectuels. Comment poursuivre sa vie si l’on est persuadé du caractère factice du réel ? Philip K. Dick n’avait-il pas lui-même rejeté la gnose à la fin de sa vie, déclarant que si le monde était manifesté, il était forcément le meilleur possible ?

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Hormis quelques incises édifiantes (le destin de Colette Thomas, égérie oubliée d’Artaud, l’influence de Balzac et de Péguy chez les cinéastes de la Nouvelle Vague), Le Secret de la Société ne révèle au final pas grand-chose. Car à l’inverse de ce que semble avancer Thiellement, la gnose n’est plus une dissidence. Au contraire, elle a infusé le monde, et toute la philosophie depuis la Renaissance est son véhicule : de Pic de la Mirandole à Hegel, elle a gagné le monde : chacun la porte comme un fardeau invisible, un empêchement de la Foi par le savoir et l’individualisme. Les « Sans-roi » comme les appellent Thiellement sont passés de la clandestinité à la lumière du monde, au prix de Dieu.


Le secret de la société,
PACÔME THIELLEMENT, PUF, 410 p., 24 €

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