Pourquoi avoir donné aux personnages des noms d’écrivains métaphysiques : Daumal, Gomez-Davila ?
Ce roman s’est avant tout présenté à moi comme un exercice de style, une expérience ludique qui s’est déroulée dans un temps très réduit : un mois durant le premier confinement. L’idée était de faire une sorte de compilation de mes états à un instant T qui était celui de cette sidération, et j’ai rempli le livre de ce que les gamers appellent des « easter eggs » (œufs de Pâques), c’est-à-dire tout un ensemble de références plus ou moins cachées à tout ce que j’aime, de la philosophie antique à la pop culture en passant par l’ésotérisme.
En quoi ce moment du confinement a-t-il pu représenter une situation si inspirante ?
J’étais personnellement ravi de ce confinement : en tant qu’artiste, que dilettante, je me trouvais justifié dans mon oisiveté, vu que la France entière était condamnée à l’être ! Cependant, dès qu’on allumait la télévision, les médias divulguaient au contraire une vision cauchemardesque. J’ai donc eu l’impression que la pandémie avait comme fragmenté le réel. C’est ce que j’ai voulu développer dans ce roman, autour d’une histoire d’amour, pour obtenir un roman d’amour surréaliste.
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On a l’impression que dans cette anticipation un peu paranoïaque, seule une contre-conspiration de personnes réunies autour de vieux livres se trouve en mesure de proposer une alternative libératrice.
Oui, c’est la résistance de la métaphysique au monde technique, parce que la métaphysique rappelle cet agencement parfait du cosmos dont rêvaient les Grecs, une vision qui résiste à la décomposition de réel par la technique.
« Malkuth » ne représente-t-il pas une sorte de contre-monde numérique luciférien ?
Oui, j’ai eu longtemps une tentation gnostique que j’ai combattue par la vraie foi catholique, et c’est vrai que ce qui est intéressant dans la gnose, c’est cette idée que l’espace-temps ou l’atome sont des trahisons de la Création divine. Malkuth est une référence à la cabale juive, le dernier maillon terrestre de l’arbre de vie.
Et le métier de ton personnage est d’éduquer des machines…
Il y a déjà, actuellement, des travailleurs du clic qui sont sous-payés pour apprendre à des algorithmes à faire des analogies. La vrai Lucifer de ce monde est en train d’être généré par la production progressive d’un verbe corrompu. Avec le monde numérique et les IA, on est proche d’atteindre ce moment de « la singularité », où ce qui est produit en termes de langage et de pensée par des machines va devenir plus dense que ce qui est produit par l’homme.
Je rêve d’un roman total où l’on puisse à la fois parler d’androïdes et évoquer un amour perdu
Ton personnage entretient des rapports avec une morte, avec des vraies personnes, avec des algorithmes, voire avec des drones humanisés. N’est-ce pas surtout un roman sur les relations possibles ?
Je pense que le but de la SF est de poser la question suivante : qu’est-ce que l’humanité ? La SF sert à montrer qu’elle n’est pas seulement dans l’humain, mais qu’à partir du moment où l’homme pense le cosmos, l’homme est partout. Aujourd’hui, on a tendance à réduire l’humanité à des interactions, alors même qu’avoir un rapport avec quelqu’un revient de plus en plus à interagir sur la somme de son égo multiplié par ses propres interactions. Il me semble que cela, en fait, nous déshumanise. J’ai voulu montrer que l’humanité pouvait se trouver ailleurs, notamment chez les animaux – d’où cette épiphanie animalière du début – mais aussi dans les machines.
Il y a en effet un rôle important joué par les animaux dans ton roman. Quelle est notre mission par rapport aux animaux ?
La scène des animaux, c’est un rêve que j’ai fait et que j’ai reproduit quasiment tel quel. Aujourd’hui, on veut tout égaliser et prétendre que l’homme est un animal comme les autres. Je pense que c’est faux et que la condition-même du cosmos implique que l’animal soit sacrifié pour l’homme. À la base, toute la tradition antique en appelle au sacrifice et il me semble essentiel de maintenir l’animal à sa place, cette place étant de souffrir pour nous, dans une perspective justement divine. Après, je ne suis pas pour les abattoirs actuels et je pense que nous devrions revenir à une consommation de viande raisonnée, mais je crois qu’il faut malgré tout en manger, ne serait-ce que pour avoir conscience de sa propre matière carnée et de la hiérarchie entre les espèces.
Tes ambitions d’une SF métaphysique rappellent K. Dick, mais aussi Dantec. Te sens-tu un héritier de ce dernier ?
Dantec a été clairement un grand amour de jeunesse, mais j’en suis un peu revenu parce que ses livres me semblent surtout des « grands romans » ratés. Un peu comme Bloy, Dantec est incapable de faire des romans sans digressions et ça fait des œuvres boursouflées qui n’en possèdent pas moins des morceaux géniaux. Je regrette que le roman français se limite de plus en plus à de l’auto-fiction. J’aime la narration, les intrigues, et je pense qu’il y a une place pour un roman transgenre, qui soit à la fois de la SF, une réflexion métaphysique ou une dérive urbaine à la Gilles de Drieu… Je rêve d’un roman total où l’on puisse à la fois parler d’androïdes et évoquer un amour perdu.
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Et le roman que tu sors au printemps, peux-tu nous en dire un mot ?
C’est un livre plus personnel et le héros est un double, c’est moi tel que j’aurais pu devenir si j’étais devenu un fou complotiste. Je trouve que c’est un sujet peu évoqué et pourtant très riche pour la fiction. On a tôt fait, aujourd’hui, de stigmatiser les complotistes, qu’on considère au mieux comme des fous furieux, au pire comme des ménagères, ce qu’ils sont peut-être, d’ailleurs, mais on oublie que s’il y a du complotisme, c’est parce que via la technique, le monde s’est artificialisé, qu’il est devenu une fiction. Les complotistes ont au moins le mérite d’interroger cette fiction, même s’ils le font de manière triviale.
On trouve d’ailleurs des retournements de réalité permanents dans ton livre…
Oui, ce sont des rêves-gigognes. Pour moi, la SF, c’est du roman expérimental, du moins ça devrait l’être, mais il se trouve qu’aujourd’hui, on est plus respecté quand on parle de son inceste que lorsqu’on évoque l’avenir du monde.

Le Verbe Haut, 210 p., 21 €





