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Les Mémoires de Jean-Marie Le Pen : « godelureaux » et « vieux croûton »

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Publié le

2 octobre 2019

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Un dernier hommage pour Jean-Marie Le Pen s'est tenu ce jeudi 16 janvier à Paris. © DR

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Pour le vulgum pecus, Jean-Marie Le Pen a créé le Front national et son cheval de bataille principal a toujours été l’immigration. Dans le tome II de ses Mémoires, il donne un peu plus chair à cette thèse. Qui est fausse.

 

 

Ca remonte à un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Un temps, pensez donc, où le Front national n’existait même pas. À la droite de la droite, qui d’ailleurs ne se définissait pas comme telle, des jeunes gens aux cheveux longs – oui, à cette époque, les « fafs » n’avaient pas le poil ras – mais aux idées nettement moins courtes que leurs alter ego du camp d’en face, avaient constitué Ordre nouveau (ON). Les uns venaient du mouvement Occident, dissous à l’automne 1968, d’autres du Groupe Union défense, le célèbre GUD, les plus minots de chez leurs parents à qui ils avaient dit, ou pas, qu’ils avaient poussé la porte du local de la rue des Lombards.

L’épopée d’Ordre nouveau fut brève (création en décembre 1969, dissolution en juin 1973) mais déterminante pour les décennies à venir – et pour celui que l’on présente et qui se présente, abusivement, comme le fondateur du Front national.

Leur chef, Alain Robert, était déjà un vieux de la vieille. Pensez, du haut de ses 24 ans à la création d’ON, il affichait déjà un impressionnant cursus militant : d’abord à la Fédération des étudiants nationalistes, ensuite à Occident, puis dans l’équipe de Tixier-Vignancour à la présidentielle de 1965, enfin comme premier président du GUD. Quand le Front national est créé, il a 27 ans. Et non vingt-deux comme l’écrit Jean-Marie Le Pen. Qu’est-ce que l’ancien président du Front national vient faire là-dedans ? C’est tout le sujet. L’épopée d’Ordre nouveau fut brève (création en décembre 1969, dissolution en juin 1973) mais déterminante pour les décennies à venir – et pour celui que l’on présente et qui se présente, abusivement, comme le fondateur du Front national.

 

Un heureux hasard éditorial fait que le tome II des Mémoires de Jean-Marie Le Pen, intitulé Tribun du peuple (des premiers chapitres duquel nous avons pu prendre connaissance), paraît quelques semaines après un passionnant ouvrage relatant enfin, sous forme de plusieurs dizaines de témoignages d’« anciens » – et de quelques acteurs extérieurs attentifs – la courte mais essentielle aventure d’ON, qui est à l’origine de la création du Front national. Et que c’est peu dire que les versions divergent.

 

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Pas de chance pour « le Vieux », qui était déjà considéré comme tel à l’époque par ceux qu’il appelle des « godelureaux » – « Le Pen, vieux croûton ! », avaient-ils scandé à l’adresse de l’ancien député de 45 ans un jour que la tension avait monté d’un cran au sein d’un FN qui allait, déjà, imploser – tous les historiens et chercheurs spécialisés dans l’« extrême droite » s’accordent pour dire que la version d’Ordre nouveau est la plus proche de la réalité.

S’il reconnaît que « c’est d’Ordre nouveau que viendra le réveil », sous Pompidou, de la droite nationale, c’est pour mieux proclamer que le Front national, c’est lui, et pour mieux accuser ceux qui l’ont remis en selle – et qu’il va rapidement virer – des pires turpitudes.

Alors Le Pen rame. S’il reconnaît que « c’est d’Ordre nouveau que viendra le réveil », sous Pompidou, de la droite nationale, c’est pour mieux proclamer que le Front national, c’est lui, et pour mieux accuser ceux qui l’ont remis en selle – et qu’il va rapidement virer – des pires turpitudes. Les quarante-sept années qui se sont écoulées depuis la création du FN, en octobre 1972, n’ont pas dissipé les rancœurs, et révèlent, outre la volonté bien compréhensible d’écrire l’histoire à son avantage, un mode de fonctionnement qui ne cessera de se reproduire tout au long de l’histoire du parti.

 

Après avoir relaté (à sa façon) le départ d’Ordre nouveau du Front national pour l’unité française – tel est le nom complet du FN – moins d’un an après sa création, Jean-Marie Le Pen écrit : « Comme je le ferai plus tard dans l’affaire Mégret, j’ai suivi l’exhortation de l’Évangile : “Si ton bras est une occasion de chute, coupe-le, si ton œil te scandalise, jette-le.“ L’organisme est sain désormais, la direction cohérente. […] J’ai laissé des plumes dans la querelle avec ON, mais j’ai conservé mon manteau de général ».

Pour passer de l’activisme au combat électoral, pour sortir de la radicalité et bâtir le grand mouvement national dont la France avait besoin, sur le modèle du MSI italien, il fallait, comme l’écrit Alain Robert dans la préface de l’ouvrage sur ON, « un homme politique mieux formé que nous aux joutes électorales classiques ». Eux apporteraient les troupes, lui le savoir-faire… et la respectabilité.

Or c’est pourtant bien Ordre nouveau qui l’a fait roi – ou général, comme il dit. Un peu par défaut. Pour passer de l’activisme au combat électoral, pour sortir de la radicalité et bâtir le grand mouvement national dont la France avait besoin, sur le modèle du MSI italien, il fallait, comme l’écrit Alain Robert dans la préface de l’ouvrage sur ON, « un homme politique mieux formé que nous aux joutes électorales classiques ». Eux apporteraient les troupes, lui le savoir-faire… et la respectabilité. Ils étaient allés voir Dominique Venner, qui avait décliné, d’autres encore, qui ne s’étaient pas montrés plus chauds pour l’aventure, alors ils s’étaient rabattus sur Le Pen, qui aurait hésité : « Un matin, en reposant mon café noir sur le zinc, l’envie me prit de sortir de ce cloaque. Je me décidai. Va donc pour le FN ! »

 

Mais pas à n’importe quelle condition. « Ils cherchaient en moi une potiche d’apparence respectable », écrit celui-ci, à juste titre. Car en ce début des années 1970, Jean-Marie Le Pen est « d’apparence respectable ». « Je faisais une pause dans ma carrière politique », assure-t-il. Certes, nul n’est jamais mort en politique mais il vivait alors de sa maison d’édition de disques historiques et apparaissait surtout comme un retraité de la politique, formé à la vie parlementaire sous la IVe République et disparu des écrans radar depuis la campagne Tixier – hormis une législative anecdotique. Mai 1968 avait eu lieu, qui l’avait laissé impassible, et ce qu’il avait principalement retenu de ce printemps – croyez le si vous le voulez, mais il le reconnaît sans peine – c’est l’amnistie et la libération, en juin 1968, des prisonniers de l’OAS…

 

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Choc des cultures et choc générationnel avec les jeunes gens d’Ordre nouveau qui, eux, pour citer encore Alain Robert, étaient « dans la génération de l’époque comme des “poissons dans l’eau” », à l’image de Jack Marchal, le génial graphiste auquel les affiches d’ON doivent d’être identifiables entre mille, qui se trouvait en 1968 en sociologie à Nanterre et reconnaît y avoir « goûté l’allégresse de [se] trouver à l’épicentre des frémissements du monde ». Eux tous avaient vécu, vibré, réagi, hésité face aux événements de 68, qui représentaient quoi qu’on en dise une facette d’eux-mêmes, Le Pen, lui, produisait des disques, et pas ceux qu’ils écoutaient. Jusqu’à, selon le mot cruel de Jack Marchal, qu’ils viennent le sortir en 1972 « de sept ans de congélateur » et que, tel Hibernatus revenu à la vie, il se prenne à « appliquer le principe selon lequel l’autorité d’un chef se mesure au diamètre des couleuvres qu’il est capable de faire avaler à ses subordonnés ».

 

Non seulement le hiatus était immense entre eux et lui, mais ils avaient commis l’erreur de sous-estimer l’allié, c’est-à-dire l’adversaire, ce que Le Pen résume ainsi avec forfanterie : « ON nourrissait l’espoir de circonvenir un ancien député, une personnalité du passé, il a devant lui un orateur qui mange la soupe sur le crâne de ses dirigeants ». Et qui veut mettre au pas ces voyous fascisants d’Ordre nouveau – c’est ainsi qu’il les voit, et même en contributeurs de l’« ère de barbarie » dans laquelle nous sommes entrés… – afin « que le FN devienne un parti respecté, pas seulement en apparence » !

On s’arrêtera juste sur le meeting « Halte à l’immigration sauvage » organisé le 21 juin 1973 à la Mutualité par Ordre nouveau. Des milliers de gauchistes, casqués et armés, attaquent. Comme, deux mois plus tôt, au métro Duroc. Comme, en 1971, au Palais des sports, où quelques centaines de militants avaient dû faire face, héroïquement, à plus de 3 000 gauchistes.

Tout commentaire sur les événements ultérieurs ayant trait à la « respectabilité » du FN étant superflus, on s’arrêtera juste sur le meeting « Halte à l’immigration sauvage » organisé le 21 juin 1973 à la Mutualité par Ordre nouveau. Des milliers de gauchistes, casqués et armés, attaquent. Comme, deux mois plus tôt, au métro Duroc. Comme, en 1971, au Palais des sports, où quelques centaines de militants avaient dû faire face, héroïquement, à plus de 3 000 gauchistes. « L’époque était d’une violence inimaginable aujourd’hui », rappelle Jean-François Santacroce. Pendant que les orateurs d’ON dénoncent le péril migratoire, la Ligue communiste de Krivine saccage aussi le local de la rue des Lombards.

 

Où est Le Pen, ce jour-là!? Ailleurs. Sa justification, en 2019, laisse sans voix : « Je me garde d’aller à leur réunion, car la volonté de faire parler de soi par la violence (sic) est trop manifeste : ils veulent reprendre la main par la rue, ayant échoué à s’imposer au FN ». Alors qu’ils tiennent meeting et que ce sont les hordes gauchistes qui tentent l’assaut ?

« ON s’est relancé sur la question de l’immigration, soudain devenue incontournable en France. La vérité oblige à dire que Le Pen n’y croyait pas ». Celui-ci s’en défend mais « la vérité oblige à dire » qu’on l’a connu plus convaincant.

Véronique Péan, alors membre d’ON et aujourd’hui élue du Rassemblement national, écrit habilement : « Dans la langue contemporaine, je dirais qu’Ordre nouveau a été le lanceur d’alerte le plus performant et l’organisme d’éducation populaire le plus fécond de la Ve République, et que là est ma fierté d’en avoir été ». Pas tenu au même devoir de réserve, Jack Marchal l’assure, et il n’est pas le seul à penser ainsi : « ON s’est relancé sur la question de l’immigration, soudain devenue incontournable en France. La vérité oblige à dire que Le Pen n’y croyait pas ». Celui-ci s’en défend mais « la vérité oblige à dire » qu’on l’a connu plus convaincant. À l’époque, analyse fort justement Grégoire Gambier (« Ordre nouveau : retour sur une épopée militante » publié sur polemia. com), Jean-Marie Le Pen était « encore empreint de la logique assimilationniste propre aux nostalgiques de l’empire colonial ».

 

À la suite de ce 21 juin 1973, Raymond Marcellin, ministre de l’Intérieur, dissoudra d’un même élan, et Ordre nouveau, et la Ligue communiste. Bon débarras pour le pouvoir, même si les ligues dissoutes sont faites pour être reconstituées. Et, dans le premier cas, bon débarras pour Jean-Marie Le Pen.

 

 

Blanche Sanlehenne

 

MÉMOIRES (TOME II) TRIBUN DU PEUPLE Jean-Marie Le Pen éd. Muller 576 p – 24,90 €

© DR

ORDRE NOUVEAU (1969-1973) RACONTÉ PAR SES MILITANTS Synthèse éditions 264 p. – 25 €

© DR

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